jeudi 22 janvier 2015

Comment reconstituer la vie d'un ancêtre parti à l'étranger ? (2)

Pour récapituler la première partie de mes recherches, je suis donc partie d’une légende familiale, comme nous en avons presque tous dans nos familles, sachant  que ce genre d’histoire est vague et à prendre avec précaution.

Les moyens utilisés :
- les archives en ligne
- la piste des collatéraux
- les recensements en ligne
- Geneanet
- Des visites sur place aux archives :
- Archives de Paris (le Bottin)
- Archives diplomatiques de la Courneuve
- Papiers de famille.

Tout cela m’a permis d’avancer, et j’ai commencé à comprendre un peu mieux cette histoire. Armand Granday, devenu cuisinier, a eu l’idée, je ne sais comment, d’aller aux Etats-Unis. J’ai un grand trou dans son « curriculum vitae » à partir de la naissance de son fils Octave Charles Armand Granday. Je note au passage que l’enfant est né le 15 mai 1861, deux mois après le mariage de ses parents, le 16 mars de la même année... Il naît chez son grand-père Christophe Désiré Granday, qui fait la déclaration à la mairie. Le père (Armand Granday) et la mère (Charlotte Beaton) sont domiciliés à Paris, 18 rue de la Michodière. Les années suivantes, je ne trouve aucune trace de la petite Agnès, vue dans les recensements de 1866 avec son frère Octave à Pontault-Combault, chez leurs grands-parents. Où est-elle née ?

En 1872, Octave Granday, 10 ans, vit à Verneuil-l’Etang chez sa tante Hermine Léonie Granday et sa grand-mère Hermine Gandouin. Où sont ses parents ? Et sa sœur ?

J’ai fait quelques recherches sur Internet, et j’ai trouvé l’histoire des « Turtle Kraals ». Ce mot qui vient de l’africano-hollandais signifie « corral » ou « crawls » en anglais, dans le sens d’un lieu où l’on rassemble et enferme les poissons. C’est là qu’on conservait les tortues vertes vivantes avant de les exporter dans le monde sous forme de mets recherchés en conserves. La première usine de conserves de soupe à la tortue a commencé en 1849 à Key West (Floride) et fonctionné avec un certain succès jusqu’en 1890, lorsqu’un restaurateur nommé Armand Granday ouvre sa propre usine, et domine rapidement le marché.

Continuant de chercher sur Internet, j’ai trouvé un article dans un journal local de Norberg Thompson sur « l’industrie de la tortue et son développement à Key West ». D’après lui, l’industrie a réellement commencé avec l’arrivée d’Armand Granday. C’est Mr. Jules Webber, de New York, qui a poussé Mr. Granday à aller à Key West afin de voir ce qu’on pourrait faire comme cuisine avec de la tortue. Mr. Granday a fait des recherches pendant plusieurs années et finalement il a réussi à mettre au point sa fameuse recette qui est devenue extrêmement populaire. Ensuite, il a commencé à la fabriquer et à la mettre en conserve. Pendant 10 ans, il a dirigé l’usine qu’il avait construite, puis il l’a vendue à Mr. Louis Mouton, qui l’a dirigée jusqu’à sa mort.

J’en reviens donc à ma famille ! Louis Marie Mouton est le fils d’Hermine Victorine Léonie Granday (la sœur d’Armand Granday, vous me suivez ?) et de Nicolas Marie Mouton. Ils étaient trois frères : Marie Nicolas (dit Léon), mon arrière-grand-père, Louis Marie et Charles Alexandre. Ce sont donc les neveux d’Armand Granday qui sont partis aux Etats-Unis. Mon arrière-grand-père (et surtout mon arrière-grand-mère Anna) ont refusé d’y aller. Reprenant les lettres scannées par ma petite-cousine de Montpellier, je vois sur le papier à en-tête en 1903 les deux noms : A. Granday et L. Mouton. Louis est donc l’associé de son oncle. Il écrit à sa belle-sœur Anna (mon arrière-grand-mère), et lui raconte qu’il travaille 12 à 14 heures par jour au milieu de la vapeur par 38 à 40°. Charles travaille aussi avec lui. Armand Granday voyage en Amérique du sud pour les approvisionner en tortues. Louis est marié et a une fille, Leona. Sa femme s’appelle Georgina. Je cherche son nom et l’acte de mariage dans les tables décennales dans différentes villes de Seine et Marne. Je n’ai pas d’indices. On se marie généralement dans la commune de résidence de la jeune fille, mais dans cette famille on déménage souvent ! Enfin, à l’issue d’une battue presque désespérée, je trouve l’acte de mariage de Louis Mouton avec Georgina Verlot, institutrice à Fontenay-Trésigny le 5 mars 1896. Charles Mouton, lui, a épousé Juliette Ladouet le 30 janvier 1901 à Pontault-Combault.

Une lettre de Louis Mouton

En quelle année sont-ils allés rejoindre leur oncle à Key West ? Probablement après leur mariage. La première lettre que je possède est de 1903. Il faudrait trouver la liste des passagers des bateaux pour avoir la date exacte. Je cherche sur Internet et je trouve le site d’Ellis Island. Le 15 octobre 1904, arrivée du SS La Lorraine (parti du Havre le 8 octobre ; le voyage durait une semaine) avec à bord : Louis Mouton, 32 ans, cuisinier, citoyen américain, Georgina Mouton, 31 ans, sa femme, citoyenne américaine, Léona Mouton, 8 ans, leur fille, née aux Etats-Unis et Georges Verlot, 20 ans. Ils reviennent chez eux à Key West. Ils ont donc dû venir en 1896, après leur mariage, puisque leur fille a 8 ans. CQFD.

Le 19 juin 1905, arrivée du bateau le SS La Bretagne avec à bord Armand Granday, 72 ans, marié, citoyen américain, commerçant. Il retourne chez lui à Key West. Mais cela ne me dit pas quand il y est arrivé la première fois ! 

Sur Google, j’ai tapé Louis Mouton et je suis arrivée sur le site du Mel Fischer museum à Key West. Il y avait une photo représentant une famille avec un commentaire : « les Pomerleau, en visite à Key West, sont les descendants d’Armand Granday et de Louis Mouton, qui ont fondé en 1890 la compagnie A. Granday Canning Co. ». Qui étaient les Pomerleau ? Je sentais que j’étais sur une piste, mais comment remonter cette piste ?

J’ai repris les lettres de Key West. Les affaires marchent bien. Louis raconte qu’une fabrique de glace vient d’être créée. Il en est le premier actionnaire, vice-président et trésorier. Après d’intéressantes évocations sur leur vie et les événements locaux (Louis écrivait très bien), de 1903 à 1908, les lettres cessent brusquement.
La lettre suivante, datée du 1er mai 1910, est de Charles, il parle de la mort de son frère Louis, mais sans préciser. D’ailleurs toutes les lettres ne nous sont pas parvenues. Que s’est-il passé ? Crise cardiaque ? Accident ? Louis n’avait que 37 ans.

Suivent plusieurs lettres de Charles et de Georgina (qui se fait appeler Georgiana, à l’américaine). Il y a des disputes au sujet de l’héritage. Les deux belles-sœurs se détestent. Apparemment, ils comptent tous rester aux Etats-Unis. Charles et Juliette (qui se fait appeler Julia) ont eu un fils, Charles Jr., vers 1904. Leona serait née, d’après mes estimations, fin 1896. Je ne sais pas comment trouver leur acte de naissance.

Jusqu’ici, j’avais pratiqué une généalogie gratuite ou presque (sauf mon abonnement à Geneanet). Mais maintenant, je commençais à bloquer sérieusement sur mes ancêtres américains. Je ne voyais pas comment m’en sortir. J’avais le choix entre aller consulter des documents dans un centre des Mormons (il y en a un à Nogent-sur-Marne, où j’habite) ou m’inscrire sur un site payant. C’était le 4 septembre 2014. Je me suis inscrite à Genealogy Bank ($ 55 – environ 43 €). Et aussitôt, j’ai trouvé une foule de résultats d’après des articles de journaux !  Encouragée par ces premiers succès, je me suis inscrite sur Ancestry.fr. C’était encore beaucoup mieux ! Mes recherches ont fait un bond en avant.

J’avais tellement d’éléments que je me suis trouvée débordée. Par où commencer ? Ma curiosité me poussait vers Leona Mouton. Dans une lettre du 17 mai 1913, Charles écrivait que Georgina se préparait à marier sa fille à un millionnaire. Quelle histoire ! Qui donc avait-elle épousé ? J’ai trouvé la réponse sur Genealogy Bank : dans le journal « Miami Herald » (Miami, FL) du Jeudi 26 juin 1919 cet article : « Key West, 25 juin. Annonce du mariage de Melle Leona Marie Mouton à M. Louis T. Pomerleau, de Buffalo. Le mariage a eu lieu jeudi (donc le 19 juin 1919). La mariée est la fille de Mme Georgiana Mouton, dont le mari a fondé la compagnie Consumers Ice & Cold Storage ici. Elles ont vécu ici jusqu’à il y a quelques années. M. Mouton est mort il y a plusieurs années ». Et voilà ! Était-ce le fameux millionnaire dont parlait Georgina ? En tout cas, j’avais trouvé le mari de Léona. Et cela m’expliquait aussi la photo des Pomerleau, descendants de Louis Mouton, au Mel Fisher Museum. CQFD.

De gauche à droite : Teri Pomerleau, Bob Pomerleau, Dan Pomerleau, Paul Pomerleau,
Rick Ewart du Key West Turtle Museum et Corey Malcom, MFMHS, archaeologist.
(photo du site Facebook du Mel Fisher Maritime Heritage Society)


Il me restait encore pas mal de travail pour compléter la saga des Granday, mais j’avais franchi un obstacle majeur. J’étais soulagée. C’est alors que j’ai reçu un message d’un généalogiste amateur qui avait lu mon blog, Pierre-Louis Laude. Le généathème de ce mois est « l’entraide » ou « une épine généalgique ». Ce lecteur de mon blog, intéressé par mes recherches au Japon, et curieux de l’histoire d’Armand Granday, m’envoyait divers renseignements qui me manquaient (par exemple la copie du certificat de naturalisation d’Armand Granday, avec la date et sa signature, la liste des passagers du Normandie arrivant à New York en 1885, la succession de Charlotte Granday et sa date de décès, etc.). Puis ce généalogiste m’a envoyé de nombreux liens pour me permettre de retrouver les renseignements qu’il m’avait envoyés et d’autres encore.

C’était beaucoup plus que de l’entraide ! C’était une leçon concrète pour apprendre à chercher dans les bases de données sur Internet. Fils d’un généalogiste passionné, Pierre-Louis « est tombé dans la marmite quand il était tout petit ». Je l’ai bien compris. C’était le professeur qu’il me fallait. Alors, un très grand merci, Pierre-Louis, pour tout ce que tu m’as appris.



jeudi 15 janvier 2015

Comment reconstituer la vie d'un aventurier (1)

Il y a cinq ans, quand j’ai commencé ma généalogie (en janvier 2010), mon père était encore vivant et il me racontait, par bribes, des anecdotes ou souvenirs. A plusieurs reprises, il m’avait parlé de parents qui avaient émigré aux Etats-Unis. J’ai essayé de l’interroger. Il m’a dit que « C’était la famille Granday. Ils sont partis aux Etats-Unis pour fabriquer de la « soupe à la tortue ». Ils voulaient que le père et le grand-père Mouton aillent les rejoindre, ainsi que l’oncle Alfred. Mais ils n’ont pas voulu y aller ».

Thompson fish house, turtle cannery, Key West (Florida)
Old sketch in Wikipedia

Cette histoire originale a piqué ma curiosité, mais j’avais peu d’indices. Mon arrière-arrière-grand-père Nicolas Mouton avait épousé Hermine Victorine Léonie Granday. C’est donc de ce côté-là que j’ai commencé à chercher.

D’après les Archives départementales de la Seine et Marne (en ligne) Hermine Granday est la fille de Christophe Désiré Granday et de Hermine Gandoin (ou Gandouin). Elle est née le 20 octobre 1831 à Fontenay (qui n’était pas encore fusionnée avec Trésigny), Seine et Marne. Deux ans plus tard naît Désiré Armand Granday, le 17 septembre 1833, également à Fontenay. En 1835, le 17 août, naît Désiré Granday, qui est mort à l’âge de 11 jours.

J’ai essayé de suivre la ligne de vie de Nicolas Mouton et d’Hermine Granday, mais j’ai très vite buté sur ce couple dont je ne trouvais même pas la date du mariage. Alors, je me suis tournée vers la famille Granday (il faut toujours essayer de se faire aider par les collatéraux). La tâche s’est révélée beaucoup plus difficile que je ne le pensais. En 1840, Christophe Désiré Granday est témoin au mariage de son frère cadet Victor Prudent Désiré Granday (remarque : dans cette famille, tous les garçons portent le prénom de Désiré. Faut-il y attacher un sens particulier ?). Il a quitté Fontenay et habite à Aubepierre, où il est charretier.

Je me suis alors attaquée aux recensements. J’ai fait une battue, un travail long et fastidieux quand on n’a pas d’éléments précis, ce qui était mon cas. Cette famille avait la bougeote (alors que d’autres ancêtres dans mon arbre n’ont jamais quitté leur village). Mais c’est ainsi que j’ai découvert en 1856 à Fontenailles (Seine et Marne) Armand Granday, garçon de cuisine, 23 ans, au château de Bois Boudran. Ainsi, il était apprenti-cuisinier ! Mieux encore, poursuivant mes recherches, j’ai trouvé à Roissy (canton de Tournan) Nicolas Mouton, 32 ans, charron, chef de ménage. Il était marié, mais vivait seul. Qui était sa femme ? Était-ce déjà Hermine Granday, ou une autre femme d’un premier mariage ? Avait-il divorcé ou sa première femme était-elle morte ? Beaucoup de questions sans réponses.

Puis grâce à Geneanet, j’ai trouvé un arbre généalogique très complet de la famille Granday. C’est ce cousin (puisque nous sommes tous les deux descendants de la branche de Christophe Désiré Granday) qui m’a mis sur la piste des Granday partis aux Etats-Unis faire de la soupe à la tortue. C’était en effet lui, le frère d’Hermine, Désiré Armand Granday, cuisinier et commerçant. Grâce aux renseignements trouvés sur Geneanet, j’ai pu reconstituer un morceau de sa vie.
Il épouse en 1861, à l’âge de 22 ans, une jeune Anglaise originaire de Southampton, rencontrée à Paris. Le couple a un garçon, Octave Charles Armand Granday, né à Fosses (Val d’Oise), puis une fille Agnès, dont je n’arrive pas à trouver l’acte de naissance. D’après l’acte de mariage d’Armand Granday, ses parents demeurent à Survilliers et sont marchands de vins. Je suis à nouveau allée consulter sur internet les recensements, en 1861, cette fois-ci dans le Val d’Oise (95). A Survilliers, 519 habitants, pas de Granday, mais à Fosses, 176 habitants, bingo ! Je trouve sous le même toit :
Granday Léonie, marchande de vin, 29 ans, Granday Christophe, son père, 60 ans, marchand de vin, Gandoin Hermine, sa femme, 48 ans, et Maître Jules Alfred, garçon de salle. Adresse : station du chemin de fer. Dans le recensement suivant, en 1866, hélas ils ne sont plus là.

En 1866 (recensement), je retrouve les deux enfants à Pontault-Combault (Seine et Marne). Ils vivent chez leurs grands-parents Christophe Granday, 60 ans, manouvrier, chef de ménage, et Hermine Granday (née Gandoin) sa femme, 53 ans. Où sont donc les parents ? Et où est Hermine Victorine Léonie Granday ?

Je me suis rendue aux Archives de Paris, boulevard Sérurier, pour consulter le Bottin de Paris. Après avoir appris comment installer les microfilms dans le lecteur, j’ai trouvé de 1854 à 1861 un certain Granday (pas de prénom, malheureusement) limonadier au 280 rue Saint-Martin. Était-ce mon homme ? Comment le savoir ? C’était une possibilité car lors de son mariage il habitait 18, rue de la Michodière. Pourtant, il se déclarait cuisinier, et non limonadier. Alors, quelqu’un de sa famille ?

Puisqu’il était parti aux Etats-Unis, j’ai pensé que je retrouverais sa trace aux Archives diplomatiques de la Courneuve. Mais là non plus, pas de chance. Il n’est pas immatriculé au consulat de France en Floride. Vérification par ordinateur sur les archives diplomatiques de Nantes. Rien non plus. L’archiviste me dit qu’il semblerait qu’Armand Granday ait pris la nationalité américaine. Il faudrait contacter l’ambassade des Etats-Unis à Paris, ou prendre un généalogiste professionnel. Cette remarque m’a piquée à vif. Non, je ne voulais pas payer un généalogiste pour faire des recherches à ma place ! Je voulais continuer toute seule !

C’était en février 2014. J’ai fait le point sur ce que je savais, un tableau récapitulatif qu’on pourrait appeler la « ligne de vie » de cet ancêtre voyageur. Parlant de mes recherches à une petite-cousine (sa mère était la cousine germaine de mon père), elle m’a dit qu’elle avait retrouvé des papiers de famille contenant des lettres qu’elle allait scanner et m’envoyer. Cela a pris quelque temps, mais j’ai reçu un véritable trésor. Mon enquête a fait un bond. Les lettres étaient sur du papier à en-tête de la société « A. Granday & Co. Canner of Green Turtle, Florida Lobster and all kinds of sea food », Key West, Florida. Ne croyez pourtant pas que j’étais au bout de mes peines. Mais je quittais pour un moment le monde froid des archives et des recensements pour me plonger dans la vraie vie de mes ancêtres. Je vous raconterai la suite une prochaine fois.





jeudi 8 janvier 2015

Le culte des ancêtres au Japon

Je reviens du Japon où nous avons fêté le Nouvel An avec ma belle-mère, âgée de 100 ans et 6 mois… Elle est, bien sûr, la doyenne de la famille. Pour ne pas trop la fatiguer, tous ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants ne sont pas venus ensemble le même jour. Certains sont venus de France (nous), d’autres sont venus d’Angleterre (un de ses petits-fils, avec sa femme et son fils), les autres des environs de Kamakura et de Tokyo.

La première chose que l’on fait en arrivant à la maison, après avoir salué la maman, est de se rendre au zashiki, le salon en tatamis (qu’elle n’utilise plus guère, préférant vivre dans sa petite salle à manger bien chauffée, contiguë à sa chambre et à la cuisine) pour aller prier devant l’autel des ancêtres.

Autrefois, toutes les maisons japonaises possédaient un autel dédié aux ancêtres. Le butsudan (estrade des bouddhas) est généralement placé bien en évidence dans la pièce principale de la maison. On le voit toujours décoré de fleurs. Logé dans un renfoncement, c’est un petit meuble fait en bois noir laqué, destiné à recevoir les tablettes funéraires (ihai) sur lesquelles sont inscrits les noms posthumes (kaimyō) des défunts, noms dont le choix et la calligraphie ont été confiés contre rétribution au clergé bouddhique, et qui voisinent avec des représentations de bouddhas. Aujourd’hui, il est devenu habituel d’y placer des photos des disparus.

 

En dehors même du Nouvel An et des cérémonies formelles (traditionnellement le septième jour après la mort, puis tous les sept jours jusqu’au quarante-neuvième, et le centième jour ; ensuite viennent les commémorations annuelles (nenki) la première année, les troisième, septième, treizième et dix-septième années après la mort, le jour anniversaire de celle-ci) le défunt est de la part de ses successeurs l’objet d’un souci quotidien : on le réconforte et on l’apaise par des offrandes de nourriture (boulettes de riz, gâteaux, clémentines) du saké et de l’encens. (1)

Nous nous sommes donc rendus un par un devant l’autel des ancêtres pour faire brûler un bâtonnet d’encens devant le butsudan, surmonté d’une grande photo de mon beau-père, décédé le 2 septembre 1982, il y a trente-deux ans. Après s’être agenouillé sur un coussin, on joint les mains et on se recueille en souvenir du papa, des grands-parents et des arrière-grands-parents en ligne directe. Puis on frappe avec un petit bâton sur le bord d’une cloche en forme de coupelle pour attirer l’attention des dieux. La dernière personne éteint la bougie qui a servi à allumer l’encens en faisant vaciller la flamme de la main jusqu’à ce qu’elle s’éteigne (il ne faut pas la souffler avec la bouche).

(1) Voir l'article de Patrick Beillevaire "Dieux et ancêtres dans l'espace villageois japonais" dans la revue scientifique Persée, sur Internet.


jeudi 1 janvier 2015

L'année du mouton

C’est depuis le Japon que je rédige ce premier billet de l’année 2015. Nous entrons aujourd’hui dans l’année du mouton, après l’année du cheval. Le zodiaque japonais, venu de Chine vers le VIIe siècle, se compose de douze animaux placés dans un ordre immuable et formant un cycle sexagésimal. Pourquoi 12 ans ? L’astrologie a toujours été liée à l’astronomie. La période de douze ans est le temps que met la planète Jupiter pour effectuer sa révolution autour du soleil. Pourquoi Jupiter ? Parce que cette planète était le point de repère des astrologues chinois.

Voici le nom des douze animaux au Japon, dans l’ordre :

Nom japonais              Prononciation                                          Nom français
NE (pour nézumi)       NÉ                                                           le rat (ou la souris)
USHI                            OUSHI                                                     le bœuf
TORA                          TOLA (un r doux proche du « l »)           le tigre
U (pour ousagui)         OU                                                           le lapin
TATSU                        TATSOU                                                 le dragon
MI (pour hebi)              MI                                                             le serpent
UMA                             OUMA                                                      le cheval
HITSUJI                       HHITSOUDJI (avec h aspiré)                  le mouton
SARU                          SALOU (r doux avec la langue)              le singe
TORI                           TOLI (r doux)                                           le coq
INU                              INOU                                                       le chien
I (pour inoshishi)         I                                                               le sanglier

Je vous fais remarquer au passage qu’en français tous les noms des animaux sont du genre masculin. Faut-il y voir un symbole de la domination (réelle ou perçue comme telle) du sexe masculin dans notre société ?

Une "ema", planchette avec le dessin de l'animal de l'année
qu'on achète le 1er janvier dans les sanctuaires shintos.

Pourquoi dans cet ordre ? D’après la légende, au dernier jour d’un cycle de 12 années, Bouddha, cherchant comment nommer les différentes années du cycle, aurait convié tous les animaux à une fête sur la montagne, ajoutant que les douze premiers arrivés se verraient attribuer un titre d’invité d’honneur et règneraient pendant une année selon leur ordre d’arrivée. Il existe différentes légendes racontant le déroulement de la course. Voici les plus connues :

Les invitations parvinrent à tous les animaux le même jour.
-          Le chat, étant très paresseux, ne prit même pas la peine d’ouvrir lui-même la lettre. Il demanda à son voisin le rat de lui expliquer de quoi il était question.
-          Le rat, très rusé, répondit au chat que la course aurait lieu le surlendemain, 2 janvier (au lieu du lendemain).
-          Le bœuf, connaissant sa lenteur, partit en avance, le 31 décembre à minuit. Le rat, ayant deviné son intention, et ne voulant pas se fatiguer, monta discrètement sur son dos. Le 1er janvier, le bœuf ayant gravi la montagne, péniblement et à son rythme, tout content, croyait être arrivé le premier, mais au dernier moment, à quelques pas du sommet, le rat sauta par terre et le devança. Ainsi le rat arriva le premier. Le bœuf était furieux ! Mais il se consola vite, étant tout de même le second.
-          Peu après, les autres animaux arrivèrent : le tigre, le lapin, le dragon, le serpent, le cheval, le mouton, le singe, le chien et le sanglier. Ils firent tous ensemble un grand festin avec Bouddha.
-          Le lendemain, le chat se mit en route pour la montagne mais arrivé au sommet il se rendit compte qu’il avait été dupé. Il fut ainsi puni de sa paresse. C’est pourquoi il n’apparaît pas dans le zodiaque chinois.

Pourtant, l’année du lapin en Chine est l’année du chat chez les Vietnamiens. Et l’année du cochon en Chine correspond à l’année du sanglier au Japon.

Mais revenons à nos moutons ! Les gens nés l’année du mouton (2015, 2003, 1991, 1979, 1967, 1955, 1943, 1931, 1919, 1907, etc. – faites le calcul vous-mêmes pour vos ancêtres nés au XIXe siècle et avant) sont, dit-on, passionnés dans tout ce qu’ils entreprennent et croient en leurs valeurs. Raffinés, élégants, ils se montrent doués pour les arts mais n’en font pas étalage, car ils sont modestes avant tout et souhaitent mener une vie tranquille. Tendres, ils ne supportent pas de faire du mal à autrui. Leur personnalité est très calme, timide même, mais intelligente et secrète.

Les signes amis sont le dragon ou le rat. Des mésententes sont à craindre avec le serpent, le sanglier ou le tigre.

Bien sûr, il s’agit de légendes chinoises ou japonaises, mais – qui sait ? – n’auraient- elles pas leur part de vérité dans notre vie ou celle de nos ancêtres ? Moi, je ne suis pas de l’année du mouton mais j’ai de la sympathie pour ce petit animal, dont le nom a servi de sobriquet à mes lointains ancêtres bergers, aux cheveux frisés, peut-être, et au tempérament paisible, avant qu’il ne devienne le patronyme de toute une branche de ma famille.

(J’ai puisé des renseignements pour compléter mes connaissances sur plusieurs sites internet : « L’horoscope chinois au Japon – mOshi mOshi, Blog Japon », « Asian Dream1 free.fr », « Orikeene.free.fr », Wikipedia, etc.)


Pour finir, j’aimerais remercier de tout cœur ceux et celles qui ont publié des commentaires encourageants sur mon blog au long de l’année 2014, et je vous souhaite une excellente année du mouton, la découverte d’un troupeau de sosas et de collatéraux ainsi que beaucoup de trouvailles généalogiques.

jeudi 25 décembre 2014

Le point sur mes recherches

Tout d’abord, je n’avais pas de programme précis. Pourtant, devant la difficulté croissante à trouver de nouveaux éléments dans les archives en ligne, je me suis décidée à aller consulter les archives départementales sur place. Pour commencer, fin janvier, je me suis rendue aux archives départementales de la Seine Saint Denis, à Bobigny. 

Les AD de la Seine-Saint-Denis

Il y avait très peu de monde en salle de lecture. Le personnel était très aimable et coopératif. On m’a fait une carte de lecteur et j’ai mis mes affaires dans un casier. J’ai commandé sur une fiche, en indiquant leur cote, les listes électorales de Noisy-le-Grand et… 5 minutes plus tard, j’avais de gros cartons à ma disposition ! Je n’ai pas appris grand-chose, sauf l’adresse de mon grand-père, de mon arrière-grand-père et de mon grand-oncle en 1909, 1914, 1920, 1930 et 1939. Cela me sera utile pour retracer leur ligne de vie, avec leurs déménagements.

Listes électorales de Noisy-le-Grand (AD de Seine-Saint-Denis)

Puis, j’ai consulté le tableau de recensement de la classe 1916, dans lequel j’ai trouvé la fiche de mon grand-père André Léon Mouton, que je n’ai pas connu car il est mort en 1938, à l’âge de 42 ans. J’y ai appris qu’il avait les cheveux bruns et les yeux gris (comme mon père), choses qu’on ne voit pas sur les photos d’époque sépia ou en noir et blanc. Il avait un degré d’instruction de 3 (savait lire, écrire et compter, niveau fin d’études primaires). Il savait monter à cheval, conduire et soigner les chevaux et faire du vélocipède. Il avait obtenu des prix de tir et de gymnastique, mais il ne possédait pas le brevet de conducteur d’automobile. Il a dû le passer plus tard, car il est devenu ensuite « machiniste » d’autobus à la S.T.C.R.P. (Société des Transports en Commun de la Région Parisienne), l'ancêtre de la R.A.T.P. Je n’avais pas fait de grandes découvertes, mais j’étais satisfaite de ma première journée aux archives !

Le 4 février, je suis allée aux archives départementales des Hauts de Seine, à Nanterre. 

Les AD des Hauts de Seine

J’ai demandé à consulter les listes électorales de Gennevilliers, où est décédé mon arrière-arrière-grand-père Nicolas Mouton. Première consultation : juin 1871. Nicolas Marie Mouton n’était pas inscrit. Petite déception. Rien non plus dans les communes voisines (Asnières, Colombes, Courbevoie, Nanterre, Puteaux et Suresnes). Deuxième registre : octobre 1871. Rien non plus. Nicolas Mouton n’était donc pas allé tout de suite à Gennevilliers après sa disparition de son dernier domicile. Je voulais consulter les recensements de population entre 1870 et 1887 à Gennevilliers mais, curieusement, contrairement à la Seine et Marne, il n’y en a pas. Ma visite s’est donc révélée décevante.

Le 7 février, je suis allée aux Archives de Paris, boulevard Sérurier. J’y cherchais l’adresse du frère d’Hermine Granday, Armand Granday, cuisinier. J’ai trouvé dans le Bottin de Paris, de 1854 à 1862, un certain Granday (pas de prénom), limonadier au 280, rue St Martin. Ce pourrait bien être lui, car il s’est marié en 1861 avec une jeune fille qui habitait rue de la Michodière, dans le 2ème arrondissement. En 1863, il n’était plus là. Où s’était-il installé ?

Le 11 février, je suis allée aux Archives diplomatiques de La Courneuve. En effet, j’avais entendu dire par mon père que « les Granday étaient partis aux Etats-Unis pour y faire de la soupe à la tortue ». J’espérais y retrouver leurs traces. Le bâtiment tout neuf ressemble un peu à une prison. L’entrée est décourageante. Il y a d’abord un sas comme dans les banques : « appuyez », « attendez », « entrez », puis la fouille des bagages, comme à l’aéroport, et enfin un employé derrière une épaisse paroi vitrée qui vous demande vos papiers… Ensuite on traverse une grande cour, on passe encore deux portes et on arrive à l’accueil, à gauche, où on vous redemande votre carte d’identité. Prise de photo sur-le-champ et enfin on me délivre une carte et un badge avec une clé pour le vestiaire.  

Les archives diplomatiques de La Courneuve

A l’accueil de la salle de lecture, on m’oriente vers la salle des inventaires où, après une petite attente, l’archiviste écoute mon histoire. S’ils sont devenus américains, comme je le pense, pour pouvoir exercer leur activité aux Etats-Unis, ils ne sont pas immatriculés au consulat de France et on ne les trouvera pas ici. Elle me conduit néanmoins vers sa collègue qui a les inventaires des archives diplomatiques de Nantes sur son ordinateur. Elle cherche les noms de Granday et de Mouton, mais rien ! Ce n’est pas la bonne piste. Il faudrait, me dit-elle, contacter l’ambassade des Etats-Unis à Paris ou prendre un généalogiste professionnel… Pas question ! Je ferai mes recherches moi-même, et tant pis si cela prend davantage de temps. Tout le plaisir réside dans la recherche, pas dans le résultat !

J’avais déjà une petite collection de cartes d’archives. J’ai décidé de faire une pause pour mettre au clair ce que j’avais trouvé et ce que je cherchais encore.  

Et je me suis posé les questions :
- qu’est-ce que la généalogie pour moi ?
- quel but est-ce que je veux atteindre ?
- comment m’y prendre ?

La généalogie, pour moi, c’est reconstituer autant que possible la chaîne des générations, pas seulement des noms et des dates, mais aussi la vie des gens, leur métier, leur village, leur parcours sur l’échelle sociale. Le but que je vise est d’écrire un ouvrage illustré, je ne sais pas encore sous quelle forme, à mi-chemin entre l’histoire et le roman, avec pour personnages mes ancêtres.
Comment m’y prendre ? J’essaierai de compléter mes branches maternelles que j’ai fortement négligées, bien à tort. Je lirai plus en détail les registres, à la recherche d’éléments historiques ou d’événements locaux.

Grâce aux blogs d’amis généalogistes plus chevronnés, j’ai trouvé de bons exemples, des trucs, des conseils. Je pense qu’ils vont m’aider à progresser l’année prochaine. Voilà mes projets pour 2015.

jeudi 18 décembre 2014

Un blocage

Je voudrais tenter de retracer la trame de la vie de Nicolas Marie MOUTON (qui n'est peut-être pas réellement mon arrière-arrière-grand-père, mais ça ne fait rien !). C'est un personnage insaisissable. Il est né le 21 janvier 1823 aux Ecrennes (Seine et Marne), fils d’Antoine Edme MOUTON, charron, et de Marie Anne Elisabeth LEFRANC. Il est le cinquième d’une famille de huit enfants. Son frère aîné, Isidore Antoine Edme est devenu charron, comme son père, à Maincy. Ce village se trouve juste à côté du château de Vaux-le-Vicomte… et j’imagine qu’il a peut-être fabriqué ou réparé certaines roues des carrosses qu’on peut voir au Musée des équipages, dans une partie des anciennes écuries du château. Son frère cadet, Bazile Adolphe, est aussi devenu charron et a pris la succession de son père dans son village natal des Ecrennes. Son plus jeune frère, Charles, est devenu « conducteur de voitures ».


Une voiture, au musée des attelages de Vaux-le-Vicomte
(collection personnelle)

Mais revenons à mon arrière-arrière-grand-père Nicolas Marie MOUTON. Comme je continuais, avec patience, mais sans conviction, à feuilleter (virtuellement) les registres de recensement, à la recherche de personnes de ma famille, je suis tombée par hasard, en 1856, à Roissy, dans le canton de Tournan, sur "Nicolas MOUTON, 32 ans, charron, chef de ménage". Seul ! Adresse : Les Friches, à Roissy. C'était un renseignement précieux. Il s'était donc marié avant 1856, mais déjà il ne vivait plus avec sa femme. J'ai cherché dans le recensement suivant, en 1861. Malheureusement, Nicolas MOUTON avait déménagé. 

Où était-il donc allé ? Sur l’acte de mariage de mon arrière-grand-père Marie Nicolas MOUTON, le 24 août 1895, quelques lignes confirment que son père a disparu : "Le susdit MOUTON Nicolas Marie, père du futur, disparu de son dernier domicile dans le courant de l’année mil huit cent soixante ? (illisible) sans avoir donné de ses nouvelles depuis cette époque, ainsi que l’atteste l’acte de notoriété d’absence délivré sur papier libre le onze juillet mil huit cent quatre vingt quinze par Monsieur le Greffier de la Justice de Paix du canton de Mormant et dûment enregistré le lendemain pour servir au mariage d (illisible)...


"Les réservistes 1870" par Pierre-Georges Jeanniot
(wikimedia.org/wikipedia/commons)

Mais quelques années plus tard, le 31 janvier 1901, sur l'acte de mariage de son frère Charles Alexandre, âgé de 26 ans, garçon boulanger, une partie du voile se lève : j’apprends que son père, MOUTON Marie Nicolas (l’ordre des prénoms est inversé) est décédé à Gennevilliers, arrondissement de Saint-Denis (Seine) le 26 septembre 1887, âgé de 64 ans. Ainsi, mon arrière-arrière-grand-père est décédé à Gennevilliers ? Qu’était-il allé faire là-bas ? Le mystère s’épaissit. Pour l’instant, je ne trouve pas d’explication logique. Une supposition, toutefois, vu la date de la naissance de son fils, le 12 novembre 1870 : la guerre franco-prussienne. Selon mes calculs, Nicolas Marie MOUTON, qui se faisait appeler Nicolas tout court (d’après la déclaration de décès, faite par un voisin), aurait eu à l’époque 47 ans. Était-il encore dans l’armée de réserve ? S’était-il enfui pour échapper aux combats ? Est-ce qu’il venait de se marier ? Était-ce un second mariage ? Cela fait beaucoup de questions sans réponses.

Pourtant, après une période de découragement, j’ai repris mes recherches dans une autre direction. Et, comme cela arrive souvent, c'est en m'intéressant à un cousin d'Armand GRANDAY, Hippolyte LECUYER, sur la commune d'Aubepierre, canton de Mormant, qu'en regardant les tables décennales de ce village entre 1843 et 1852 je suis tombée sur le mariage de Nicolas Marie MOUTON avec Léonie Victorine Hermine GRANDAY (les prénoms sont inversés) le 21 mai 1850 à Aubepierre. C'est là qu'habitait Hermine, chez ses parents. Cela faisait trois ans que je cherchais cet acte. J'avais demandé de l'aide partout, en vain. Pourtant, j'aurais pu le trouver moi-même. J'avais laissé passer un indice : dans les recensements de 1846, j'avais noté qu'Hermine, 15 ans, habitait à Aubepierre chez ses parents.

Voilà ! J'ai donc les actes de naissance, de mariage et de décès de mon ancêtre. Mais cela ne me suffit pas. Je sais qu'il a disparu vers 1870, à la naissance du premier enfant de sa femme. Pour aller où ? Pour faire quoi ? A-t-il été condamné ? L'enquête continue...


jeudi 11 décembre 2014

Des débuts semés d'embûches (2)

Alors que j’envisageais de me lancer dans la lecture un peu fastidieuse des recensements, un jour, coup de théâtre, ma mère me raconte un souvenir qui lui était revenu à la mémoire. La grand-mère Anna (mon arrière-grand-mère, la femme de Marie Nicolas Mouton, dit Léon) lui avait dit à plusieurs reprises : « On ne devrait pas s’appeler Mouton, mais Naud ». Pourquoi ? Voilà qui changeait tout. Et qui était le mystérieux Monsieur Naud ?

Quelques semaines plus tard, mon père me fournit un nouvel indice. Il se souvenait du « père Naud » (sans jeu de mots), qui était marié avec « la vieille Blanche ». Ils avaient une maison à Pontault-Combault et il était allé les voir, quand il était petit, avec sa grand-mère Anna. J’avais donc une nouvelle piste…

Cependant, j’hésitais à aborder les gros registres de recensements, qui me faisaient un peu peur. J’ai commencé par chercher dans les tables décennales l’acte de mariage de Nicolas Marie Mouton avec Hermine Victorine Léonie Granday. Cet acte était introuvable ! Ni dans la commune de naissance d’Hermine (Fontenay-Trésigny), ni à Verneuil-l’Etang, où sont nés ses enfants, ni à Pontault-Combault, dont m’avait parlé mon père. Où et quand ces deux-là s’étaient-ils bien mariés ?

A la naissance de mon arrière-grand-père Marie Nicolas Mouton (dit Léon), en 1870, sa mère avait 39 ans. Était-ce vraiment son premier enfant ? Était-ce son premier mariage ? Autant de questions sans réponse.

J’ai donc fini par me résoudre à consulter les recensements. Les gens sont recensés par canton et, à l’intérieur de chaque canton, par ville ou village. Les noms n’étaient pas par ordre alphabétique. Il fallait lire toutes les pages, ligne par ligne, rue par rue. Cela m’a pris beaucoup de temps. Certains soirs, j’en avais mal aux yeux, à force de lire les noms sur l’écran de mon ordinateur. La première personne que j’ai trouvée, en 1841, dans le canton du Châtelet, c’est mon arrière-arrière-grand-père Nicolas Marie Mouton (18 ans) chez ses parents, dans son village natal des Ecrennes. Le village comptait 364 habitants. Mais en 1846, lors du recensement suivant, Nicolas n’était plus là. Il avait dû partir au service militaire. Le service durait 7 ans, à l’époque, si on ne pouvait pas se faire remplacer.

A la même époque (en 1846), dans le canton de Mormant, vivait chez ses parents, à Aubepierre, Hermine Victorine Léonie Granday (15 ans) et son frère Armand (13 ans). Où, quand et comment Nicolas et Hermine s’étaient-ils rencontrés ?

Grâce à l'indice fourni par mon père, j'ai regardé à Pontault-Combault, canton de Tournan. En 1846, j’y ai trouvé plusieurs familles NAU. Était-ce dans l'une de ces familles que vivait l’« ami » d’Hermine Granday ?

En 1851, à Aubepierre, Hermine (20 ans) n’habitait plus chez ses parents. Son frère Armand (18 ans) non plus. Où étaient-ils ? Où les chercher ?

Soudain, j’ai eu une idée un peu farfelue. Sautant 40 ans, j’ai cherché dans les recensements de 1891 et – ô surprise ! – j’ai trouvé à Pontault-Combault, rue du Château-Gaillard, une étrange famille :

Recensement de 1891 à Pontault-Combault, canton de Tournan
(Seine et Marne)

Nau Louis, 49 ans, journalier, chef de ménage
Granday Léonie, 49 ans, couturière, épouse
Mouton Léon, 21 ans, maçon, fils de l’épouse
Mouton Louis, 19 ans, domestique, fils de l’épouse
Mouton Charles, 17 ans, jardinier, fils de l’épouse
Granday Hermine, 78 ans, sans profession, aïeule

Voilà ! Ils étaient tous là ! Il y avait cependant quelques erreurs. Léonie (Hermine Victorine) n’avait pas 49 ans, mais 59 ans. Et on appelait déjà Marie Nicolas de son surnom « Léon ». Mais le mystérieux compagnon d’Hermine était bien Louis Nau !

Procédant à reculons, j’ai retrouvé la famille Nau en 1886 à Pontault-Combault. Cette fois, Louis Nau avait carrément déclaré les enfants comme les siens :
Nau Jean-Baptiste [1] 43 ans, manouvrier, chef de ménage
Granday Léonie, 53 ans, couturière, son épouse
Nau Léon Octave[2] 16 ans, leur fils
Nau Louis Marie, 14 ans, leur fils
Nau Charles, 12 ans, leur fils
Granday Hermine, 73 ans, aïeule.

En 1881, à Pontault-Combault :
Nau Louis Jean Baptiste, 39 ans, manouvrier
Granday Léonie Victorine, 50 ans, manouvrière
Nau Louis Marie, 10 ans
Nau Charles Alexandre, 8 ans
Tiens ? le fils aîné Marie Nicolas Léon Octave n’était pas là ?

En 1876, ils n’habitaient pas encore à Pontault-Combault. C’est à Verneuil-l’Etang, canton de Mormant, rue de Pecqueux, que commence l’histoire…
Granday Louise Victorine, femme Mouton, journalière, 44 ans, née à Fontenay
Mouton Marie Nicolas, son fils, 6 ans, né à Verneuil
Mouton Louis Marie, son fils, 4 ans
Mouton  Charles Alexandre, son fils, 2 ans
Neau[3] Louis, manouvrier, 33 ans, né à Pontault (Seine et Marne).

Je suis donc revenue en 1881 à Verneuil-l’Etang et j’y ai retrouvé mon arrière-grand-père. Il habitait avec sa grand-mère :
Gandouin Hermine, 68 ans
Granday Léon, 11 ans, le petit-fils.

Alors, qui est le père des enfants ?

Jusqu’ici, je voulais croire que Marie Nicolas, vu son prénom, était probablement le fils de Nicolas Marie Mouton, le mari d’Hermine Victorine Léonie Granday. La coutume voulait qu’on donne au fils aîné le même prénom que son père. Mais après avoir lu tous ces recensements, avec les changements de nom successifs de mon arrière-grand-père, et surtout en me rappelant la réflexion de mon arrière-grand-mère Anna à ma mère : « On ne devrait pas s’appeler Mouton, mais Naud », je dois me résigner à conclure que j’ai suivi une fausse piste. Par le sang, nous ne sommes pas des Mouton, mais d’après la loi, Hermine n’étant pas divorcée ni veuve, ses enfants étaient automatiquement réputés nés de son mari. Louis Nau, même s’il était réellement le père, ne pouvait pas en réclamer la paternité. Le second enfant, qui se prénomme Louis, vient corroborer cette thèse.

Il reste encore plusieurs questions sans réponse. La date et le lieu de mariage de Nicolas Mouton et d'Hermine Granday (elle, c'est sûr, c'est bien mon arrière-arrière-grand-mère !). Etait-ce un deuxième mariage ? Qu'est devenu Nicolas Mouton ? La saga continue. 






[1] J’ai vérifié : il s’appelait Louis Jean Baptiste Nau.
[2] C’est mon arrière-grand-père Marie Nicolas Mouton ! Il fallait le savoir !
[3] Ce n’est pas une faute. L’orthographe de son nom variait suivant le scribe.