jeudi 16 octobre 2014

Portrait d'un poilu (2) : mon grand-père maternel

Mon grand-père maternel, Marcel Alfred François, est né dans une famille très modeste le 17 mars 1890 à Oëstres (prononcer « ouatte »), dans la banlieue de Saint Quentin (Aisne). Il était le dixième enfant (mais pas le dernier !) de Louis Xavier Victor François, domestique, et de Maria Eugénie Marie Rose Hamet, son épouse. Des neuf enfants l’ayant précédé n’ont survécu que Georges, Louis et Jeanne, sa grande sœur, d’un an son aînée. Sur l’ensemble de cette impressionnante fratrie de seize enfants, seuls six enfants ont atteint l’âge adulte. Comment expliquer tous ces enfants morts en bas âge ? J’imagine que la mère, enceinte chaque année, n’avait pas assez de lait pour nourrir convenablement  ses bébés. A l’époque, le lait en poudre et les petits pots Guigoz n’existaient pas.

À l’âge de 18 ans, en 1908, mon grand-père a eu un chagrin d’amour. Il était fiancé à une jeune fille qui est morte prématurément. Inconsolable, il a devancé l’appel et s’est engagé dans l’armée. Sur sa fiche matricule, j’ai retrouvé en détail tout le déroulement de sa carrière militaire, dont il ne parlait jamais. Tout au plus avais-je entendu dire qu’il avait servi dans les dragons. Maintenant, je peux reconstituer un peu mieux toute cette partie de la vie de mon grand-père, comme une pièce de théâtre (dramatique) en plusieurs actes.

Premier Acte.
Marcel Alfred François mesurait 1m 65 et avait un degré d’instruction générale de 2 (niveau du certificat d’études, je crois). Engagé volontaire pour 4 ans le 20 mai 1910, à la mairie de Saint Quentin, il rejoint le 13ème régiment de dragons et arrive au corps comme cavalier de 2ème classe le 23 mai 1910. Il passe au 11ème régiment de dragons en 1912, puis au 7ème escadron du train des équipages le 24 septembre 1912. Il part pour Marseille le 29 septembre et s’embarque le 1er octobre à destination de Casablanca. Il est affecté à la 13ème brigade du 17ème escadron du train.


Collection personnelle

Du 1er octobre 1912 au 10 juin 1913, il participe aux opérations dans le Maroc occidental en guerre (combat de Ber Mezoui, de Bosna Aïssane, de Casbah Tadla, d’Aïn Zerga, de Keliba, etc.). Il passe dans la réserve le 20 mai 1914 avec un certificat de bonne conduite. Mais il est rappelé par décret du 1er août 1914. C’est la Mobilisation générale.

Deuxième Acte.
Marcel Alfred François participe aux opérations contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie du 2 août 1914 au 10 février 1919, d’abord au 17ème régiment d’artillerie puis dans divers autres régiments d’artillerie. Mais en avril 1917, considéré comme soutien de famille à la suite de la mort de son frère Louis au combat, il est envoyé à l’arrière. Et le 17 décembre de la même année, les familles étant un peu rassurées sur son sort, lors d’une permission, il épouse ma grand-mère Denise Jeanne Galmiche. Puis le 10 février 1919, il est classé affecté spécial à la 9ème section de chemins de fer de campagne, subdivisions complémentaires, en qualité d’homme d’équipe en fonction à la Compagnie de l’Est à Lure (Haute Saône) où il restera jusqu’en février 1923. Il est ensuite versé dans la réserve de l’armée territoriale au 40ème régiment d’artillerie légère, sans affectation, jusqu’au 1er septembre 1927. Il ne sera finalement dégagé de toutes obligations militaires que le 20 mai 1938 ! Cette carrière militaire représente au total 30 ans de la vie de mon grand-père, dont plus de 10 ans dans l’armée active !

Passons maintenant à la petite histoire. J’ai une photo de mon grand-père en uniforme de dragon. Il avait fière allure, avec le casque rutilant dont s’échappait une queue de cheval. 


Collection personnelle

L’apprentissage de l’équitation n’avait pas été facile. Les premiers temps, au bout de longues heures d’entraînement, à cause du frottement de la selle, il avait les fesses en sang ! Plus important, peut-être, mon grand-père a appris à aimer les chevaux. En fin de journée, si fatigués qu’ils soient, les soldats devaient avant toute chose s’occuper de leur cheval, le bouchonner avec une poignée de paille pour essuyer la sueur, poser sur son dos une couverture, lui donner à boire et à manger. Alors, et seulement alors, ils pouvaient enfin penser à eux-mêmes. Le dragon conservait toujours son cheval. Mon grand-père avait reçu une jument et il s’y était attaché profondément.

Pendant qu’il était en garnison à Lure (Haute Saône) avec son régiment de dragons, sa mère, Maria, qui voulait aller le voir de temps en temps, lui a demandé de chercher une chambre à louer chez l’habitant. Mon grand-père a trouvé une famille qui acceptait de lui louer une chambre pour un prix modeste et Maria est venue à Lure pour voir son fils. Dans cette famille franc-comtoise de six enfants, il y avait une jeune fille charmante, Denise Galmiche, âgée de treize ans, qui portait encore des nattes. On était en 1911. Mon grand-père avait 21 ans. Pendant ses permissions, il venait voir la famille Galmiche, chez qui sa mère avait pris pension. Il n'était pas insensible au charme de la jeune fille. Quelques années ont passé. Puis la guerre a éclaté. Il a été envoyé au front. Il a envoyé à sa mère une carte-photo, prise chez le photographe. Il posait de biais et Maria a remarqué que l’un de ses bras était caché. Elle a cru qu’il avait été amputé ! En réalité, son fils avait juste été légèrement blessé à la poitrine par un éclat d’obus. Marcel a été envoyé en convalescence à Lure et il a retrouvé la jeune Denise. Puis, son frère Louis ayant été tué au combat en Argonne, mon grand-père a été envoyé à l’arrière. Et le 17 décembre 1917, pendant une permission, Marcel François, 27 ans, a épousé Denise Galmiche, 20 ans, à Lure. Neuf mois plus tard, naissait une petite fille, Marcelle (ma mère)…   



jeudi 9 octobre 2014

Portraits d'ancêtres

Le généathème proposé par Sophie Boudarel ce mois-ci nous suggère de brosser des portraits d’ancêtres d’après une photo.

Je vais vous présenter un couple : l’oncle Georges François (mon grand-oncle côté maternel) et sa femme, la tante Marie. Georges Charles Jean Baptiste est né le 19 janvier 1878 à Prémont, arrondissement de Saint Quentin (Aisne). C’était le premier enfant de Maria Eugénie Marie Rose HAMET, âgée de 18 ans. Georges était un enfant naturel que Maria avait eu d’un homme marié. Pour étouffer le scandale, l’année suivante, le 12 avril 1879, à Prémont, Maria a épousé Louis Xavier Victor François, et celui-ci a généreusement accueilli le petit Georges comme son propre fils. L’enfant a été légitimé par le mariage de Maria avec Louis, et Georges HAMET a pris le nom de Georges François.

Georges était le premier enfant d’une longue série. Chaque année, Maria tombait enceinte. J’ai compté 16 enfants nés viables (dont des jumeaux qui n’ont vécu que quelques semaines) et deux enfants morts-nés. Les conditions de vie devaient être dures car l’un après l’autre ces enfants mouraient en bas âge. Maria, fatiguée par ses grossesses successives, n’avait sans doute pas assez de lait pour les nourrir convenablement. De tous ces enfants, n’ont survécu, hélas, que Georges, Jeanne, Marcel (mon grand-père), Flora et Damien.

Marie Angéline LETHIEN (tante Marie) est née le 15 janvier 1880 à Gauchy, arrondissement de Saint Quentin (Aisne). Elle était la fille de Charles Ferdinand LETHIEN, manouvrier, et de Marie Reine Victoire BERNARD. Marie était la 6ème et dernière enfant de la famille. J’ai bien connu tante Marie. C’était une femme active, coquette, bavarde et rigolote. Elle était une bonne cuisinière et avait travaillé plusieurs années comme bonne à tout faire dans un café-restaurant à Paris. Elle n’avait pas fait d’études. A cette époque, à la campagne, l’assiduité à l’école n’était pas trop strictement exigée, surtout pour les filles. Tante Marie avait travaillé, très jeune, dans les champs de betteraves au lieu d’apprendre l’orthographe. Devenue adulte, et entrée dans notre famille par son mariage, elle nous envoyait des lettres gentilles et amusantes, mais bourrées de fautes. C’était écrit phonétiquement (comme aujourd’hui les SMS) dans un style parlé très vivant.

Tante Marie et oncle Georges avant la guerre
(collection personnelle) 

Sur la première photo, qui date d’avant la guerre, Marie et Georges sont debout devant un décor de verdure, comme on les représentait à l’époque chez les photographes. Georges appuie sa main gauche sur un petit guéridon. Ils sont tous les deux plutôt corpulents. Sur la seconde photo, prise après la guerre (je n’ai malheureusement pas la date exacte), ils ont bien changé. Le visage amaigri, plus minces de corps, je les trouve plus beaux, selon nos critères actuels. Ma grande-tante Marie est assise dans un fauteuil en bois sculpté et l’oncle Georges (que je n’ai pas connu car il est mort à l’âge de 49 ans) est debout à côté d’elle, la main posée sur le dos du fauteuil. Je crois qu’il tient une cigarette dans son autre main. Ils ont encore des cheveux bien noirs. On est en 1918 ou 1919. Marie a 38 ans et Georges 40 ans.



L’oncle Georges est mort prématurément d’une maladie infectieuse, le charbon, le 5 janvier 1927 à Paris (à l’hôpital Saint Joseph). Il allait avoir 49 ans deux semaines plus tard. Le couple n’avait pas pu avoir d’enfants.

Tante Marie a survécu à son époux de longues années. Elle ne s’est jamais remariée. Elle est morte dans son petit appartement parisien le 11 janvier 1968, âgée de 87 ans. Elle avait été veuve pendant 41 ans...





jeudi 2 octobre 2014

Recherches généalogiques au Japon (2)

Lors de mon entretien généalogique avec ma belle-mère, j’avais tenté de remonter à la génération précédente. Cela s’est avéré beaucoup plus difficile que prévu. Alors que, personnellement, j’ai connu mes arrière-grands-parents, qu’on m’en a parlé, et que j’ai pu retrouver facilement leurs actes de naissance, de mariage et de décès, il n’en est pas de même pour mon mari. Interrogée, ma belle-mère ne savait pas grand-chose sur ses propres grands-parents. Elle n’avait pas gardé de papiers. En effet, les maisons japonaises traditionnelles, construites en bois, n’ont qu’une durée de vie limitée (vingt ans au maximum). Passé ce délai, on les démolit et on en reconstruit une neuve sur le même emplacement. En outre, mon beau-père, qui était proviseur, avait été muté souvent, de sorte que la famille avait déménagé treize fois !

La maison de ma belle-mère, à Kamakura

A chaque déménagement, et lors de la reconstruction de leur maison, ma belle-mère devait mettre toutes leurs affaires dans des cartons. C’était l’occasion de faire du tri et de jeter les choses inutiles. Elle ne se souvient pas si elle a gardé des papiers de famille. En tous cas, elle ne sait pas où. Peut-être les retrouvera-t-on un jour ? Je n’en suis pas convaincue…

J’ai donc fait appel à sa mémoire.
Son grand-père côté paternel (le père de Yazô Yoshida) s’appelait Kuroki. Il était samouraï et originaire de Fukuoka (île de Kyushu). Comme il n’était pas l'aîné de la famille, il ne pouvant pas hériter. Alors, selon la coutume, il a racheté son titre à un samouraï ruiné sans descendance et a pris le nom de Yoshida. C’est tout ce qu’elle a pu me dire de lui. On ignore sa date de naissance, le nom de sa femme, etc.

Un samourai : Yodo Yamauchi (Wikimedia Commons)


Du côté maternel (le père de Tei Okamoto), Okamoto était précepteur de la famille du seigneur Yamanouchi (ou Yamauchi, le "no" étant une particule "de") qui s'était rallié au shogun Tokugawa, lequel lui avait demandé de surveiller la région de Shikoku. Okamoto suivait donc son maître dans tous ses déplacements. J’ai demandé à mon mari de regarder sur Internet. Il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait mais, comme cela arrive souvent, il a trouvé autre chose ! 

Un certain Taketo Tomono (1914-1999) né à Hiroshima, cousin du grand-père Yazô Yoshida de Kichijôji (en fait, Yoshida est un nom acheté, mais ce sont des descendants de la branche Tomono). Ce cousin a été l’artisan de la création de l’assurance médicale au Japon (1944) pendant qu’il était un haut fonctionnaire du Koseisho, le Ministère de la Santé. Ensuite, il a été député et préfet de Chiba de 1963 à 1975.

Quant à la branche Suzuki, le père de Moto Suzuki s’appelait Kumakichi Suzuki, né en 1866, cultivateur, décédé à Kamifunabara en 1928 et sa mère Hiro, née à Yugashima, préfecture de Shizuoka. Elle avait été orpheline de bonne heure et vivait chez son beau-père, Tarô Asada. Elle est décédée en 1948. Ma belle-mère m’a raconté qu’elle avait apporté comme dot pour son mariage ses « tansu » (commodes pour les vêtements) à Kamifunabara, et elle m’en a montré une qu’elle a soigneusement conservée en souvenir. Il ne faut pas oublier qu’au Japon, la femme, en se mariant, quittait son père et sa mère et allait vivre chez ses beaux-parents. Cela n’allait pas toujours sans difficultés, certaines belles-mères étant acariâtres et autoritaires. Mais dans le cas de Madame Suzuki, j’ai compris qu’elle avait entretenu de bonnes relations avec sa belle-mère, qui est d’ailleurs revenue vivre chez elle à la fin de son existence, dans une petite maison de bois au bout du jardin (hanaré).

La petite maison "hanaré" au bout du jardin



jeudi 25 septembre 2014

Recherches généalogiques au Japon (1)

Tout en sachant que ni mon mari, ni personne dans ma famille japonaise ne s’intéressait à la généalogie, j’ai voulu tenter de m’y retrouver parmi ses ancêtres.
- première difficulté : la langue. Je parle couramment le japonais, mais mon vocabulaire est limité dans certains domaines. En outre j’ai de la peine à lire les documents officiels. Tant pis ! Je tâcherais de me débrouiller.
- deuxième difficulté : les dates. Les Japonais n’utilisent pas notre calendrier. Les années se comptent à partir d’une ère qui correspond à l’avènement de l’empereur et à laquelle on donne un nom différent à chaque nouvel empereur. Exemple : nous sommes en l’an 25 de l’ère Heisei. Je suis née en l’an 20 de l’ère Showa. Il faut donc recalculer toutes les dates à l’aide de tableaux, comme en France pour le calendrier républicain.

Qu’à cela ne tienne ! Il fallait bien essayer.
Ma belle-mère vient de fêter cette année ses 100 ans. Elle est encore en bonne santé, sauf la vue : elle ne voit pratiquement plus à cause d’une dégénérescence maculaire due à l’âge. Mais l’histoire que je vous raconte remonte à quatre ans. On était en 2010. J’habitais encore au Japon. J’ai téléphoné à ma belle-mère, 96 ans, pour lui proposer d’aller la voir afin de parler de généalogie. J’apporterais une boîte repas (bento) pour chacune de nous, elle n’aurait rien à préparer, et nous pourrions bavarder. Elle a accepté.

Le jour dit, je me suis rendue chez elle en train, à Ofuna. C’est à l’autre bout de Tokyo, à l’ouest, alors que nous habitons à l’est. Le trajet dure 2h. Nous avons déjeuné tranquillement, puis j’ai sorti mon cahier et mon stylo et j’ai commencé à l’interroger. Elle avait une mémoire extraordinaire. Masako Yoshida était l’aînée d’une famille de sept enfants. Elle savait l’année de naissance de tous ses frères et sœurs. Je notais scrupuleusement. Elle était née en l’an 3 de l’ère Taisho. Puis étaient venues 4 sœurs, et enfin un garçon en l’an 1 de l’ère Showa et un autre garçon en l’an 4 de la même ère. Elle était la fille de Yazô Yoshida, né le 1er janvier de l’an 18 de l’ère Meiji, proviseur d’une école, et de Tei Okamoto, sans profession, née la même année au mois de juin. Je les ai connus tous les deux lors de mes premiers séjours au Japon dans les années 70, mais je ne parlais pas le japonais, à l’époque, et nous n’avions pas pu communiquer. Ils étaient déjà très âgés. Ma belle-mère n’a pas su me dire la date de leur décès (ou peut-être ai-je oublié de la lui demander). C’est un point que je dois noter pour la suite de mes recherches.


1970- Réunion de famille autour des grands-parents Yoshida (collection personnelle)

Du côté de mon beau-père, Kiyoshi Suzuki était l’aîné d’une famille de sept enfants également (sans compter un premier enfant mort-né). Il était né en l’an 39 de l’ère Meiji. Il avait donc 8 ans de plus que sa femme (vous me suivez ?). Il avait eu 4 sœurs et 2 frères. Il était le fils de Tomekichi Nakahara (le père) et de Tomo Suzuki (la mère). Celle-ci étant fille unique, la famille avait besoin d’un héritier mâle pour continuer le nom. Alors, chose qui se fait couramment au Japon, ils avaient adopté leur gendre, qui avait pris le nom de Keiishi Suzuki.


Village de Kamifunabara, péninsule d'Izu (collection personnelle)

Tomo Suzuki était née en l’an 18 de l’ère Meiji (février 1885) à Kamifunabara, dans la péninsule d’Izu. C’est un petit village tranquille au bord d’une rivière. D’une famille de paysans aisés, et possédant une bonne éducation, le grand-père Keiishi Suzuki, qui avait eu cinq enfants, était venu à Tokyo avec sa femme, et il y avait exercé le métier d’écrivain public. A la retraite, après la guerre, ils étaient revenus vivre dans leur maison, à Izu. Mais après des années paisibles passées à cultiver leur jardin, devenus trop vieux pour rester seuls à la campagne, ils étaient revenus s’installer à Ofuna, chez leur fils, dans une petite maison en bois au bout du jardin (hanaré).

Mon mari a conservé de merveilleux souvenirs d’enfance de ses vacances, l’été, chez ses grands-parents. Avec ses frères, ils jouaient dans le ruisseau, traversaient à gué en sautant de pierre en pierre, essayaient de pêcher de petits poissons avec une canne à pêche de leur fabrication. La grand-mère, toujours agenouillée de manière traditionnelle, préparait la soupe dans l’âtre. On mangeait beaucoup de légumes, accommodés de différentes manières : sautés, bouillis dans la marmite, marinés en « tsukemono », etc. La viande était rare et chère. Parfois, le grand-père allait en vélo acheter du poisson à la ville voisine. Mais il n’y avait pas de réfrigérateur et il fallait le consommer rapidement. Les « sushi » et les « sashimi » n'existaient pas ! En revanche, on pouvait se régaler de poissons  grillés ou séchés.

Voilà toutes les informations (pas seulement généalogiques) que j’ai glanées auprès de ma belle-mère et de mon mari. La grand-mère est décédée le 12 juillet 1971. Il me manque la date du décès du grand-père, probablement avant sa femme. Je ne les ai pas connus. En avril 2002, nous avons fait un petit voyage à Izu, et nous avons visité le village de Kamifunabara. Mon mari a reconnu la maison (en ruines) et l’endroit où sa grand-mère, accroupie, les attendait, ses frères et lui, à la descente de l’autobus. Nous avons aussi effectué un petit pèlerinage au cimetière. Nous avons rencontré le bonze du temple et nous avons bavardé avec lui. Il s’est souvenu du professeur Kiyoshi Suzuki et de son frère, le peintre Mitsuru Suzuki. Il avait même reçu en cadeau un tableau de ce dernier, qu’il conservait précieusement. Mais les cendres des grands-parents ne sont plus au cimetière. Elles ont été transférées, il y a quelques années, à Kamakura, dans le caveau familial.


jeudi 18 septembre 2014

Portrait d'un poilu

« L’oncle Louis », en réalité mon grand-oncle Louis Jules François, le frère aîné de mon grand-père, était le fils de mon arrière-grand-père Louis Xavier Victor François et de Maria Eugénie Marie Rose Hamet, son épouse. Comme j’ai pu le vérifier très souvent dans ma généalogie, on donnait généralement le prénom du père au premier garçon de la famille. Né en 1881 à Prémont, dans l’Aisne, Louis, devenu blanchisseur à Oëstres (prononcer « ouatte »), dans la banlieue de Saint-Quentin, avait épousé le 2 juin 1906, à l’âge de 25 ans, Marthe Eugénie Gabrielle Delaplace, ourdisseuse, qui demeurait à Etreillers, à quelques kilomètres au sud-ouest de Saint-Quentin.

L’année suivante, le couple avait eu une petite fille, Yvonne Léonie Flora. Louis et Marthe avaient vécu quelques années heureuses. Hélas, en 1914, la guerre avait éclaté. Louis, âgé de 33 ans, avait été rappelé sous les drapeaux. Après quelques mois de durs combats, il était revenu en permission dans sa famille. Louis ne s’était pas étendu en récits sur les horreurs de cette guerre de tranchées, mais il avait dit à sa femme :
- Je n’en reviendrai pas.

C’était prémonitoire. Il est mort le 2 octobre 1914 sur le champ de bataille au Four de Paris (en Argonne) : « tué à l'ennemi ».

J’ignorais tous ces détails avant d’entreprendre mes recherches généalogiques, et personne dans la famille ne m’en avait jamais parlé. C’étaient des souvenirs trop douloureux.


Soldats et ruines, source Wikimedia Commons

Sur le site « Mémoire des Hommes », j’ai trouvé une foule de renseignements, y compris les fameux J.M.O. (journaux de marches et opérations). J’ai lu avec émotion le récit détaillé de la bataille à laquelle a participé le soldat de 2ème classe François Louis Jules, matricule No. 013229, avec le 87ème régiment d’infanterie, au Four de Paris, en Argonne.

Le texte est sec, d’une précision toute militaire :
« 1er octobre 1914
1) Le colonel se porte personnellement avec le bataillon Le Doray sur le Four de Paris, et y prend le commandement des troupes qui opèrent en ce point, à cheval sur la route de Varcennes, dans la direction de la Barricade Pon.
2) Le bataillon Maupoil (3 compagnies) est parti sur la Harazée pour y être mis à la disposition du général de la 4ème DI (la 1ère compagnie est maintenue dans la région de la Croix Gentin. Le but de ce mouvement, indiqué par l’ordre d’opérations, est de rejeter sur le NE l’ennemi qui s’est infiltré dans la vallée de la Biesme, de réoccuper la Barricade Pon de St Hubert et de se retrancher solidement en ces forêts »…

Mais les Allemands redoublent d’activité et les compagnies doivent regagner les premiers retranchements de la journée. Les pertes du bataillon Le Doray furent dans cette journée de 17 blessés et 14 disparus. Les pertes du bataillon Maupoil furent de 1 tué, 13 blessés et 14 disparus.

Le lendemain, 2 octobre, « l’ordre d’opérations prévoit le regroupement du 87ème régiment d’infanterie (c’est le régiment de mon grand-oncle) sous le commandement du coloner Reuscher, mais les troupes françaises ne parviennent pas à tenir la cote 211, la Chalade et la rive gauche de la Biesme entre ces deux points. Le bataillon Le Doray, arrêté à 250m des tranchées allemandes, se fortifie. Le bataillon Maupoil, en 2ème ligne, occupe St Hubert Pon évacué par les Allemands et se relie à droite, par le ravin de la Fontaine de Mertier, avec le 128ème qui attaque Barricade Pon. Le bataillon bivouaque sur ses emplacements. Les pertes pour la journée sont de 1 tué, 7 blessés et 6 disparus ».

Tel est le récit de la bataille qui a coûté la vie à mon grand-oncle.

Louis avait 9 ans de plus que mon grand-père. Celui-ci aussi avait été soldat et il avait même été blessé par un éclat d’obus. Mais après le décès de son frère Louis, mon grand-père a été retiré du front et envoyé à l’arrière. Cela lui a probablement sauvé la vie. 

Pour ceux qui sont revenus vivants du conflit, comme mon grand-père, la vie a repris son cours. Contrairement à beaucoup de gens, qui traditionnellement préféraient avoir un fils, mon grand-père s’est réjoui d’avoir une fille (ma mère), car les filles ne font pas la guerre… Mais pour les familles en deuil, rien n’est redevenu comme avant. Les veuves ont dû faire face à des difficultés matérielles, à la responsabilité d’élever leurs enfants, à la solitude. La fille de Louis et de Marthe, la petite Yvonne, n’a pas connu longtemps son papa : elle avait tout juste sept ans quand il est mort.



jeudi 11 septembre 2014

La numérotation Sosa

Je cherchais une idée de cadeau pour mon petit-fils (10 ans ½), quand je suis tombée sur une offre publicitaire : un coffret de généalogie. Ce n’était pas spécialement destiné aux enfants, mais la présentation m’a parue agréable et ludique, en particulier trois arbres généalogiques illustrés grand format, un fascicule d’explications pour les débutants et un petit carnet de notes à la couverture glacée joliment illustrée aux couleurs vives. Mon petit-fils allait-il s’intéresser à la généalogie, ou mettre le paquet dans un coin pour retourner à sa DS ou autres jeux électroniques ? Y a-t-il un âge pour commencer la généalogie ?

Le gros paquet enveloppé dans du papier doré (j’adore faire des paquets-cadeaux) a aussitôt séduit mon petit Pierre. Il a délicatement ôté le ruban adhésif pendant que son petit frère (5 ans ½) arrachait avec impatience le papier fantaisie qui cachait son Playmobil. Pierre est soigneux. C’est bon signe. Enfin, il a découvert le paquet, qui se présente comme un jeu, mais n’en est pas un. Il est venu me faire un bisou pour me remercier et il a aussitôt déplié les arbres généalogiques. Le premier sur trois générations, le second sur cinq générations, et un troisième sur six ou sept générations (je ne sais plus).

Puis il a ouvert le petit carnet, qui permet de noter les noms, prénoms, dates et lieux des principaux événements de la vie de chaque personne de la famille. Il a voulu l’utiliser aussitôt.
- Par qui on commence ?
- Par toi. Tu es le numéro un. Le "de cujus". C'est du latin, et cela signifie "celui dont" on établit la généalogie.

Avec application, Pierre a écrit (au crayon papier, pour pouvoir gommer en cas d’erreur) sa date et son lieu de naissance, ainsi que le nom de son papa. Mais il ne savait pas tout. Heureusement, Papa était là, juste à côté. Pierre a pu l’interroger :
- Tu as d’autres prénoms, à part Philippe ?
- Oui. Jean et Michel.
- Tu es né quand ? Et où ?
Pierre notait soigneusement.
Pour la date du mariage, il a fallu demander à Maman !
Ensuite, le petit généalogiste en herbe a découvert que pour les femmes, il fallait commencer par écrire le nom de jeune fille. Voilà ! La première fiche était remplie.



Alors, je lui ai expliqué que la fiche numéro deux serait celle de son papa, et la fiche numéro trois celle de sa maman, puis la fiche numéro quatre celle du père de son père, la fiche numéro cinq celle de la mère de son père, la fiche numéro six celle du père de sa mère, la fiche numéro sept celle de la mère de sa mère, et ainsi de suite. Pierre est un bon élève à l’école. Il a tout de suite compris. Et moi qui n’aime pas les mathématiques, en lui expliquant ainsi, de manière toute naturelle, la numérotation Sosa, je l’ai trouvée en effet simple et logique, alors que la méthode m’était apparue lourde et contraignante jusque là. "Docendo discitur" : on apprend bien des choses, en enseignant aux enfants !

Comme toute la famille était réunie pour les vacances, Pierre a pu poursuivre son enquête en allant interroger Papa (Sosa 2), Maman (Sosa 3), Papi (Sosa 4), Mamie (Sosa 5), Ojiitchann (grand-père, en japonais) (Sosa 6) et Mamicole - c'est moi ! - (Sosa 7). Un bon début ! Si jamais à l’école on leur parle de généalogie, je suis sûre que Pierre lèvera la main pour répondre et sera volontaire pour présenter sa famille selon les règles de l’art. Une autre fois, je lui expliquerai qui était Jérôme de Sosa.

Je suis une Mamie comblée. J’ai réussi à transmettre ma passion à mon petit-fils.


mercredi 3 septembre 2014

Adieu à ma mère

Ma mère vient de mourir, le 25 juillet dernier, à l’âge de 95 ans. C’est ce qui m’a décidée à ouvrir mon blog. J’y pensais depuis quelque temps déjà, mais j’avais autre chose à faire : ma mère souffrait d'une insuffisance cardiaque. Sa santé devenait de plus en plus fragile (elle était tombée plusieurs fois et s’était récemment cassé le col du fémur). A chacune de mes visites, je lui parlais de mes recherches généalogiques et de la famille, pour éveiller ses souvenirs. Elle avait une bonne mémoire et me parlait volontiers d’Un Tel ou Un Tel, me racontait des anecdotes, et je notais soigneusement dans un carnet. Je me disais toujours :
- La prochaine fois, je lui demanderai ceci ou cela.

Il n’y aura pas de prochaine fois. Plus jamais. Ces mots me font mal. Son absence a créé en moi un grand vide. Mon père était mort il y a trois ans. Ma mère était la doyenne de la famille. Comme je suis fille unique, c’est à moi qu’il revient d’écrire tous ces souvenirs. J’avais entrepris, après la lecture de l’excellent livre d’Hélène Soula[1], la rédaction de l’histoire de ma famille. Mais, consacrant beaucoup de temps à ma mère (visites, démarches administratives et coups de téléphone quotidiens), je n’avais finalement plus rien écrit depuis l’été 2013. Et quand on n’écrit pas, la plume se rouille !




Ma mère : en attendant bébé (collection personnelle) 

Ma mère ne faisait pas de généalogie. Pourtant, j’ai retrouvé dans ses affaires des petits carnets qui sont une mine d’or. Elle notait au jour le jour les événements marquants dans le monde, les anniversaires de toutes sortes, les mariages et décès des célébrités, etc. Sur deux autres petits carnets, à vocation nettement plus généalogique, ma mère écrivait les lieux et dates de naissance et de décès (quand elle les connaissait) des personnes de la famille, mais aussi des voisins et amis, du Pape et des personnalités (surtout nobles) dont on parlait à la radio ou dans la revue « Point de vue et images du monde ». Elle faisait du « scrapbooking » sans le savoir, découpant des photos qu’elle arrangeait dans des albums de format carte postale. J’en ai retrouvé une bonne vingtaine, classés par thème. C’est touchant.

Dépouiller tous les petits carnets de ma mère sera long et émouvant. Cela remue en moi toutes sortes de souvenirs enfouis. J’ai l’impression que ma mère est encore là, près de moi, à me parler de toutes ces personnes, comme lorsque j’allais la voir à la maison de retraite, ces dernières années. Les informations se succèdent sans aucun ordre. Je lui disais toujours de faire des fiches, une par personne, pour qu’on s’y retrouve. Elle n’a pas eu le courage de s’y mettre. Elle se plaignait souvent d’être fatiguée, les derniers temps. Il faudra donc que je le fasse à sa place. Je n’exclus pas d’y découvrir des trésors !

Ma mère avait aussi effectué des recherches pour retrouver une cousine qu'elle avait perdue de vue. Toutes les étapes de l'enquête (lettres envoyées à des mairies, à quelle date, coups de téléphone passés et les réponses obtenues (ou non) sont réunies dans une enveloppe. C'est incroyable ! La persévérance paye : ma mère a retrouvé sa cousine à Valentignay, dans le Doubs, et elles ont correspondu pendant quelques années. Dans ses lettres, ma mère fait pour sa cousine un résumé de la vie de notre famille restée dans la région parisienne. Une aubaine pour moi !



Mes parents m’ont laissé également leurs livres de comptes, un par an depuis l’année de leur mariage, en 1942, dans lequel ma mère notait intégralement, au jour le jour, tout ce qu’elle achetait. Mon père faisait les récapitulations mensuelles, une récapitulation annuelle, et des statistiques sur leur consommation par poste (alimentation, habillement, transports, loisirs, etc.). Je peux donc savoir le prix, en 1943, d’un litre de lait, d’un pain, d’un journal, d’un carnet d’autobus, d’un kilo de sucre, le salaire de mon père et même la facture de gaz ! Je n’ai pas encore eu le temps de les regarder en détail. Je n’ai fait que les feuilleter. Au fil des années, après ma naissance, les livres de comptes se sont enrichis de notes sur notre vie de famille : une maladie, une naissance, un accident, etc. C’était un journal intime sans commentaires, pas une oeuvre littéraire.

J’ai retrouvé aussi des lettres, beaucoup de lettres. Lettres d’amour quand ils étaient fiancés, mais aussi des lettres plus prosaïques. Mes parents ont été séparés à cause de la guerre, et dans leurs lettres ils évoquent (avec prudence) l’un la zone libre, l’autre la zone occupée. Je leur suis vraiment reconnaissante de les avoir gardées ! Ce sont de précieux témoignages. Ma grand-mère maternelle, au contraire, n’aimait pas s’encombrer de papiers. Les lettres de mon grand-père, elle les a brûlées ; les souvenirs, elle les a jetés ! Dommage…

C'est peut-être la raison pour laquelle je me passionne pour la généalogie. En psycho-généalogie, on dirait que c'est une activité de "réparation". J'ai toujours adoré faire des puzzles. Celui que j'ai entrepris, qui représente ma famille, est le plus gros et le plus difficile que j'aie jamais tenté de réaliser. Il dépasse certainement les 1000 pièces. Et il n'y a pas de modèle sur la boîte ! 







[1] Écrire l’histoire de sa famille, éditions Eyrolles.