jeudi 4 décembre 2014

Des débuts semés d'embûches (1)

Il y a 4 ans, quand j’ai commencé ma généalogie, je suis partie tête baissée sur ma branche paternelle (lignée agnatique), puisque c’était en France, jusqu’à très récemment, le père qui donnait son nom à la famille. Je ne le savais pas encore, mais ce n’était pas une bonne idée.

Au début, j’ai trouvé ça facile. Mes ancêtres étaient restés en Seine et Marne depuis plusieurs générations et ce département a mis en ligne tous les actes d’état-civil. J’ai donc pu remonter sans trop de difficultés jusqu’à mon arrière-grand-père Marie Nicolas Mouton. C’était très encourageant. Ma méthode était rudimentaire. Je notais à la main le résultat de mes recherches sur un petit cahier (oui, oui, ne riez pas !).

Puis je me suis décidée à taper tous les actes que j’avais trouvés et à les classer dans un dossier par ordre chronologique sur mon ordinateur. Par précaution, j’ai imprimé sur papier ces mêmes documents et je les ai rangés dans un dossier Exacompta.

^Baptême de Nicolas Mouton le 10 mars 1682 à Ozouer-le-Voulgis
AD de Seine-et-Marne, 5MI5380 (vue 32)

Je me suis inscrite sur Geneanet. J’ai commencé à rentrer les noms et les dates des événements (naissance, mariage et décès) des membres de ma famille. Cela m’a permis de visualiser mon arbre, encore peu fourni.

C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de mon absence de méthode. En matière de généalogie, il faut être précis et rigoureux. Avec un logiciel spécial, ce serait peut-être plus facile ? J’ai acheté Heredis.

Comme le nombre de personnes de mon arbre augmentait et que je commençais à avoir du mal à m’y retrouver, j’ai inventé un tableau sur Excel pour noter et imprimer, à chaque génération, le père, la mère et tous leurs enfants. Je m’obstinais avec mon arbre ascendant agnatique… Je suivais toujours les pères, négligeant les branches maternelles. Pourtant, comme dit le dicton latin : « mater semper certa est, sed pater incertus ». On connaît avec certitude la mère (sauf cas de tricherie), mais il est difficile de prouver qui est le père (à cette époque, on ne connaissait pas l’ADN).


Ascendance de mon arrière-arrière-grand-père Nicolas Marie Mouton


C’est ainsi que je me suis cassé le nez dans ma recherche en arrivant à mon arrière-arrière-grand-père Nicolas Marie Mouton. Mais je n’ai pas compris tout de suite. J’ai encore remonté la lignée sur six générations, et j’étais très fière d’avoir trouvé un ancêtre, Nicolas Mouton, né en 1682 à Ozouer-le-Voulgis (Seine et Marne).

Mais est-il vraiment mon ancêtre ?
C’est une question de nom.

En relisant plus attentivement l’acte de naissance de mon arrière-grand-père, Marie Nicolas Mouton, le 12 novembre 1870 à Verneuil l’Etang, j’ai découvert que la déclaration avait été faite, de manière inhabituelle, par son grand-père maternel, Christophe Désiré Granday. L’enfant était né chez un certain Antoine Chevallier, dont on ne sait rien, et qui n’est pas de la famille, apparemment. La mère, Hermine Victorine Léonie Granday, avait 39 ans et le père, Nicolas Marie Mouton, domestique, âgé de 49 ans était absent, son domicile inconnu.

J’ai d’abord pensé que mon arrière-arrière-grand-père était allé chercher du travail dans une autre commune ou même dans une autre région, faute de trouver un emploi sur place. Cela se faisait couramment à l’époque. Mais s’il était vraiment parti travailler ailleurs pour nourrir sa famille, sa femme aurait su son adresse ! Alors je me suis dit que le bonhomme, un gagne-petit, effrayé par ses responsabilités de père qu’il ne pouvait pas assumer, avait quitté sa femme, quand elle s’était trouvée enceinte, et s’était volatilisé. Ou bien que le couple ne s’entendait pas bien et qu’il était parti.

En effet, deux ans plus tard, le 20 juin 1872, naissait à Verneuil l’Etang un second enfant, Louis Marie, déclaré cette fois par la sage-femme (j’ai su plus tard que le grand-père Christophe Désiré Granday était décédé le 3 février de la même année), « né de Hermine Victorine Léonie Granday, sans profession, âgée de 41 ans, domiciliée dans cette commune, épouse de Marie Nicolas Mouton, domestique, âgé de 51 ans, absent de cette commune et dont le domicile est inconnu »…

Cette deuxième naissance confirmait ma seconde hypothèse. A moins d’imaginer que Nicolas Marie Mouton revenait chaque année en catimini faire un enfant à sa femme pour disparaître à nouveau ensuite, il fallait bien se rendre à l’évidence : Hermine Granday devait avoir un amant ! J’en ai eu l’intime conviction lorsque, deux ans plus tard, naissait un troisième enfant, Charles-Alexandre. Le père était toujours absent. Il me restait à trouver des preuves. Qui était l'amant ? Je me suis donc lancée dans une gigantesque battue dans les recensements de la Seine et Marne… (à suivre)

jeudi 27 novembre 2014

Recherches généalogiques au Japon (3)

Un peu frustrée de ne pas pouvoir remonter davantage dans l’arbre généalogique de ma famille japonaise, et comme je suis têtue, j’ai voulu tenter de remonter la piste de Teshima, cet ancêtre directeur d’une école qui est enterré à Kôchi. Ma belle-mère se souvient qu’il devait s’appeler Dejima ou Teshima (pas de prénom), qu’il était directeur d’une école portant son nom « Teshima Juku » et qu’il est enterré dans le vieux cimetière de Kôchi (sur l’île de Shikoku).
J’ai suggéré à mon mari d’aller faire un petit voyage touristique à Shikoku. Quand il s’agit de voyages, mon mari est toujours d’accord ! Je me suis rendue avec lui à l’office du tourisme de Shikoku, à Tokyo, et nous avons réservé l’avion, l’hôtel et une voiture de location pour quelques jours. C’était début novembre 2010. L’automne est une saison très agréable au Japon, avec un temps généralement ensoleillé. Il ne fait pas encore froid, et les arbres se parent de couleurs magnifiques !

Dès notre arrivée, après avoir déjeuné d’un « bento » dans l’avion, nous sommes allés visiter le château de Kôchi, pour nous mettre dans l’ambiance. Il s’agit d’un château-fort, entièrement en bois, aux toits multiples, avec beaucoup d’escaliers à gravir. Le soir, fatigués par la visite du château, nous avons choisi un dîner typique dans un petit restaurant : au menu, un « Tosa han », du riz et des sashimis de katsuo (bonite) arrosés de deux sortes de sakés de fabrication locale (jizaké). Tosa est l’ancien nom de la province de Kôchi. Partout, on voit des images du héros local, Sakamoto Ryôma (en japonais, on donne toujours le nom de famille en premier, et le prénom ensuite). Sûr de lui, fringant, charismatique, Sakamoto Ryôma a toujours été un des personnages historiques préféré des Japonais (voir l’article de Tomomi Sasaki sur le site Global Voices). Justement cette année-là (2010) la NHK avait démarré en janvier la diffusion de la série télévisée historique « Ryomaden » (la légende de Ryôma). J’en avais regardé plusieurs épisodes.

La statue de Sakamoto Ryôma à Katsurahama (collection personnelle)

Ryôma a été l’un des personnages clés impliqués dans le renversement du shogunat des Tokugawa. Ce mouvement, attisé par le danger montant d’une colonisation occidentale, a mis fin à 300 ans de féodalité. Le Japon s’est alors évertué à devenir un pays industrialisé en se dotant d’un gouvernement moderne avec l’Empereur à sa tête, et s’est ouvert au commerce extérieur ». 

Sakamoto Ryôma, né le 3 janvier 1836 à Kôchi, fut assassiné le 8 décembre 1867 à Kyôto (âgé de 31 ans). Les samouraïs atteignaient rarement l’âge de 35 ans !

Fermons cette parenthèse historique et revenons au 3 novembre 2010. Après un petit déjeuner « continental » à l’hôtel « Orient Kôchi », nous avons pris le tram pour nous rendre à la gare, où nous avions réservé une voiture de location. Nous avons aussitôt pris la route du cimetière, en haut de la montagne. Mais c’étaient des tombes récentes, or nous cherchions le vieux cimetière. Une vieille femme nous a renseignés : les tombes anciennes étaient plus bas, dans la forêt, de part et d’autre d’un grand escalier.

Nous avons laissé la voiture en bas pour emprunter à pied le vieil escalier aux marches inégales qui serpentait à travers les tombes, éparpillées sous les arbres séculaires. Beaucoup d’entre elles étaient penchées, s’enfonçaient dans le sol, les stèles étaient couvertes de mousse et presque effacées. Enfin, quand on parvenait à déchiffrer une inscription, ce n’était pas le nom de famille réel du défunt mais son nom bouddhiste, accordé après sa mort pour la vie dans l’au-delà ! Cela ne facilite pas les recherches généalogiques !

Le vieux cimetière de Kôchi (collection personnelle)

L’atmosphère était oppressante. Nous montions et descendions, sans ordre ni méthode, parmi les les anciennes sépultures, nous penchant pour déchiffrer les inscriptions. Parfois, on pouvait lire sur le côté ou derrière la stèle un nom de famille. Pas de Teshima, ni d’Okamoto. Certaines pierres tombées étaient recouvertes de feuilles sèches et de terre. Il fallait les dégager pour lire quelque chose. Il fallut bien se rendre à l’évidence : sans indications précises, tout cela était vain.

Nous avions commencé à monter l’escalier à midi et demi. Il était une heure et demie bien passée. J’étais fatiguée et j’avais faim. Nous avons abandonné les recherches afin de nous mettre en quête d’un restaurant pour le déjeuner. Mais soudain, j’ai glissé dans l’escalier sur des feuilles sèches. Je suis tombée en poussant un cri. Ma cheville était foulée, peut-être même cassée. J’avais atrocement mal. J’ai eu un éblouissement. Je suis restée assise sur la marche le temps de reprendre mes esprits. Puis je suis redescendue lentement, en boitillant.

En bas, au temple, c’étaient les préparatifs pour la cérémonie de « Shichi-Go-San » pour les enfants de 7-5-3 ans. Un prêtre shinto en tenue est passé près de nous. J’ai supplié mon mari de l’interroger au sujet des tombes. Il a demandé quel était le nom de famille et nous a dit de l’attendre. Il allait regarder les registres. Je me suis assise sur une chaise. Ma cheville gauche me faisait très mal. Le prêtre est revenu avec des livres et nous a fait entrer dans une petite pièce. Il a feuilleté la table des noms. C’étaient tous des gens célèbres. Hélas, pas de Teshima. Il y avait bien un Okamoto mais nous ne savions pas le prénom, ni la date. Le prêtre avait aussi des cartes du cimetière, mais pour trouver il aurrait fallu avoir quelques précisions supplémentaires.  Tant pis. Nous l’avons remercié et nous sommes rentrés à l’hôtel.

Ainsi disparaissaient mes derniers espoirs de compléter ma généalogie au Japon.

jeudi 20 novembre 2014

Le village d'un de mes ancêtres

Un de mes plus lointains ancêtres, Nicolas MOUTON, berger (et oui ! cela ne s'invente pas !), est né en 1682 à Ozouer-le-Voulgis. C'est le deuxième enfant (le premier fils) de Pierre MOUTON et de Jeanne CAGNIER, qui se sont mariés le 24 janvier 1678. J’ai voulu découvrir son village d’origine, bien que je me doute qu’il a dû beaucoup changer depuis le XVIIe siècle.

Mon mari et mon fils, comme toujours, n'étaient guère enthousiastes à l'idée de faire une balade généalogique. Heureusement, j'ai eu la bonne idée de commencer par le village de La Houssaye-en-Brie, où était née (en 1845) et avait vécu Georgina Louise Eugénie DAAS, une lointaine parente. A l'entrée du village, une pancarte a attiré mon attention : "La ferme au chocolat". Le logo, une poule, me semblait familier. Je leur ai proposé d'aller voir. En effet, c'était un atelier artisanal de chocolat (ils ont une boutique près de chez nous, à Nogent-sur-Marne). Nous étions un dimanche, donc nous n'avons pas pu voir comment s'effectuait le travail, mais nous avons pu déguster un chocolat (délicieux) et en acheter pour ma fille, mon gendre et mes petits-enfants gourmands...

La ferme au chocolat, à la Houssaye-en-Brie (Seine et Marne)
(collection personnelle)

Tout le monde avait retrouvé sa bonne humeur. Nous avons visité au passage Fontenay-Trésigny (Seine et Marne), sur la nationale 4, un gros bourg où ont vécu plusieurs de mes ancêtres. L’ancien château du Duc d’Epernon était triste à voir (un grand bâtiment en ruines, à vendre par lots). Enfin nous avons pris la route de Guignes, vers le sud et une route étroite nous a menés à Ozouer-le-Voulgis. Ce nom signifie étymologiquement "oratoire", transformé par une évolution phonétique normale en "ozouer" ou "ozoir". Cet oratoire appartenait à un dénommé "Voulgis". 

Ozouer-le-Voulgis, arrondissement de Melun, canton de Tournan-en-Brie, compte aujourd’hui environ 1.815 habitants (chiffre de 2011), qu’on appelle les Ozouériens. En 1836, (plus ancien recensement disponible), il n’y avait que 845 habitants, alors j’imagine qu’en 1682 ce n’était qu’un minuscule village rural d’une centaine d'âmes (ou moins)… Et pourtant, cette commune possède une imposante église, l’église Saint Martin.

L'église Saint Martin d'Ozouer-le-Voulgis

Sur le site officiel d’Ozouer-le-Voulgis, j’ai trouvé l’histoire et la description des trésors de cette église, site protégé et classé monument historique. L'édifice de style Renaissance a été édifié vers 1530-1540 sur l’emplacement d’un ancien oratoire fondé en 1206, et restauré vers 1727. Son clocher culmine à plus de 30 m au dessus de la campagne briarde.

L’église était entourée du manoir seigneurial et de la ferme des Célestins de Marcoussis, dont une porte, actuellement bouchée, faisait communiquer le bas-côté sud et la cour de la ferme. La chapelle de ce bas-côté sud est précisément celle des Célestins dont les armes ornent la clef de voûte.

L’église était fermée. Nous n’avons pas pu la visiter. Mais j’étais émue à la pensée que c’était ici, dans la paroisse Saint Martin d’Ozouer-le-Voulgis, que mon ancêtre Pierre MOUTON avait épousé Jeanne CAGNIER le 24 janvier 1678, et que son fils Nicolas MOUTON, berger, s’est marié, le 19 juillet 1706 avec Anne GOUPY. Les témoins ont été Jean GOUPY, frère de la mariée, Charles MOUSSAULT et Jacques MENESIER. L’église n’était peut-être pas en très bon état, puisqu’il a fallu la restaurer en 1727, mais c’était bien la même église massive, étonnante pour un si petit village, que j'avais devant les yeux. La religion – mêlée de superstition – jouait un rôle important dans la vie de nos ancêtres paysans.







jeudi 13 novembre 2014

Portrait d'un poilu (4) : un parent éloigné

Cette fois-ci, je vais essayer de faire le portrait d’un poilu que je ne connais pas. Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone d’une personne membre d’une association de généalogie qui recensait tous les noms des poilus inscrits sur le monument aux morts de sa commune. Elle avait trouvé sur geneanet le nom d’un de ces poilus sur mon arbre et elle voulait savoir si j’avais une photo de lui. Hélas, non, car c’est un parent assez éloigné. En revanche, elle m’a fourni un renseignement que je ne possédais pas : il figurait sur le monument aux morts de Pontault-Combault (Seine et Marne). Il était « Mort pour la France ». Ainsi a commencé mon enquête.
Le monument aux morts de Pontault-Combault

Roger Henri LADOUET est né le 24 mai 1896 à Pontault-Combault (Seine et Marne). Il est le fils de Célestin LADOUET, 27 ans, boulanger, et de Cécile Julie FLEURY, 22 ans. Les témoins à sa naissance étaient Adolphe TOULLEC, 78 ans, rentier, et Augustin BAYOL, 30 ans, boucher.

Il avait un frère, Raoul Maurice LADOUET, né un an plus tôt, le 28 janvier 1895 à Pontault-Combault également, qui a eu pour témoins à sa naissance Louis BOURGEOIS, 46 ans, maçon, et Alexandre BRANDIN, 44 ans, peintre en bâtiment. Il a survécu à la guerre et s’est marié à Lésigny (Seine et Marne) avec Simone Augustine SOUTIN.

Célestin LADOUET, le père de notre poilu, était le fils de Victor Isidore LADOUET, tuilier, et de Juliette DEVILLARS, tous deux originaires du département de l’Yonne. Ils se sont installés à Courtenay, dans le Loiret, et ont eu quatre enfants : Célestin, Arthur, Juliette et Désiré.

Juliette LADOUET, née le 18 mai 1881 à Courtenay (Loiret), a épousé Charles Alexandre MOUTON (enfin, voilà le lien !) le 30 janvier 1901 à Pontault-Combault. Etaient témoins à leur mariage : Pierre Baptiste GUYOT, 45 ans, manouvrier, et Marie Jean Louis MONNET, 29 ans, entrepreneur de maçonnerie, demeurant tous deux à Verneuil-l’Etang (Seine et Marne). Charles Alexandre MOUTON, boulanger, né le 27 mars 1874 à Verneuil-l’Etang, était le fils de Marie Nicolas MOUTON, domestique, et de Hermine Victorine Léonie GRANDAY. Il avait deux frères : Louis Marie MOUTON et Marie Nicolas MOUTON (dit Léon), mon arrière-grand-père.

Revenons à Roger LADOUET, notre poilu. On devait prononcer ladoué, si j’en juge par les orthographes anciennes sur les actes de ses ancêtres. Roger a donc passé son enfance dans la commune de Pontault-Combault, allant à l’école communale, jouant et se disputant avec son frère Raoul, aidant peut-être ses parents à la boulangerie. Puis la guerre a éclaté. Il avait 18 ans. Il a été mobilisé et affecté au 156e R.I. (régiment d’infanterie). C’est lors de la bataille de la Somme qu’il a perdu la vie « tué à l’ennemi » à Hardecourt au Bois (Somme) le 2 juillet 1916.

Je n’ai jamais joué aux petits soldats de plomb, mais en lisant le journal des marches et opérations, j’ai l’impression que nos poilus étaient des pions que l’on déplaçait suivant les besoins sur le champ de bataille.

Les objectifs
D’après l’historique du 156e Régiment d’infanterie (qu’on appelle le quinze-six), la VIe armée, encadrée au nord par la IVe armée britannique, devait prendre l’offensive sur les deux rives de la Somme. Le 20e C.A. opérait au nord de la Somme, avec deux D.I. Sa mission était de couvrir la droite de l’armée anglaise et d’attaquer en liaison avec elle. La 39e D.I. avait pour mission de couvrir l’attaque des Anglais sur Montauban. A cet effet, elle devait enlever le bois d’En-Haut, le bois Sans-Nom et le bois Favière.

Schéma de la bataille de la Somme (d'après le J.M.O. sur Mémoire des Hommes)

Le déroulement de l’attaque
La 77e attaque à gauche, le 15-6 à droite. Le 160e est maintenu en réserve. Le 15-6 mène l’attaque, 2e bataillon à gauche, 1er bataillon à droite. Les bataillons sont eux-mêmes sur quatre vagues ; chacun des bataillons de première ligne fournit une compagnie de réserve de régiment (2e et 5e compagnies). Le 3e bataillon est réserve de brigade. Les objectifs sont : bois d’En-Haut, avec postes avancés vers la voie ferrée et la ferme Klafham (1er bataillon) bois Sans-Nom et carrière du bois Sans-Nom (2e bataillon).

Le 1er juillet à 7h 30, l’attaque se déclenche. Le 2e bataillon atteint sans difficulté son objectif. Le 1er bataillon engage une courte lutte dans le bois d’En-Haut qu’il enlève à la grenade. A 8h 15, tous les objectifs sont atteints. Le 3e bataillon franchit à son tour les lignes sous un barrage un peu plus dense et vient se placer en réserve dans les anciennes tranchées ennemies. Le régiment fait environ 300 prisonniers, dont un chef de bataillon. Dans la journée, la réaction d’artillerie est plus sérieuse et provoque quelques pertes. Les pertes totales de la journée sont de : 1 officier tué (sous-lieutenant MOREL), 2 officiers blessés (lieutenant COEUILLET et sous-lieutenant DEMARNE), soldats : 21 tués, 130 blessés.

Le 2 juillet, au cours de la nuit, le bombardement devient intense. Vers 1h 30, une violente contre-attaque est repoussée par les feux. A 4 heures, au petit jour, une nouvelle contre-attaque, plus violente encore, se déclenche, mais les hommes sont tous à leurs postes et l’attaque ne peut atteindre nos lignes. L’ennemi subit de lourdes pertes et laisse 50 à 60 morts dont 4 officiers sur le front d’une seule section. Les morts appartiennent au 156e, 63e, 6e, 38e R.I. et 23e chasseurs à cheval. Le total des pertes du 2 juillet s’élève à 39 tués et 73 blessés, dont 4 officiers (sous-lieutenants). Roger Henri LADOUET faisait partie des 39 soldats tués. Il avait tout juste vingt ans.








jeudi 6 novembre 2014

Portrait d'un poilu (3) : mon grand-père paternel

Mon grand-père paternel, André Léon MOUTON, que je n’ai pas connu, est né le 3 mai 1896 à Villiers sur Marne (actuel Val de Marne). Il était le fils de Marie Nicolas MOUTON (dit Léon) – je n’ai jamais su la raison de ces changements de prénoms, fréquents à l’époque, puisque mon grand-père maternel, lui aussi, qui se prénommait officiellement Marcel Alfred, se faisait appeler (ou on l’avait surnommé) Maurice – et de Henriette Anna Garnier, couturière. A l’origine, André était maçon, comme son père. Mais, confronté au manque d’opportunités en temps de crise dans le bâtiment, il est entré à la STCRP (Société des Transports en Commun de la Région Parisienne, l’ancêtre de la RATP (Régie Autonome des Transports Parisiens) où il est devenu conducteur d’autobus (on disait « machiniste »). C’était un métier bien différent de celui des conducteurs d’autobus d’aujourd’hui. Les moteurs crachaient leurs gaz d’échappement en hauteur, au niveau du machiniste, il n’y avait pas de direction assistée, et il fallait effectuer un double débrayage (en repassant au point mort à chaque fois) pour passer les vitesses…

Mon grand-père André Mouton

Quand la guerre éclate, mon grand-père a 18 ans. Inscrit sous le numéro 226 de la liste du canton du Raincy, il est incorporé le 12 avril 1915 et arrive au corps le lendemain. Il est en formation, j’imagine, jusqu’au 13 juillet 1915 dans une U.N.C. (unité non combattante). Le 16 mars 1916, il passe dans le 19ème bataillon de chasseurs à pied. Puis il est envoyé aux armées (unité combattante) le 14 juillet 1916. Il est blessé le 27 septembre 1916 à Bouchavesnes-Bergen, dans la Somme (plaie au bras gauche par éclat d’obus). Il est alors hospitalisé et affecté à l’intérieur (dépôt). Il est à nouveau hospitalisé pour sa rééducation du 18 mai au 14 août 1917. Le 6 septembre 1917, il est classé service auxiliaire par la commission de réforme d’Alençon pour : « limitation des mouvements d’extension du coude gauche ankylosé » (blessure de guerre). Le 20 mars 1918, il passe au 104ème régiment d’infanterie, et le 5 juillet 1918 à nouveau au 19ème bataillon de chasseurs à pied. Il est maintenu dans le service auxiliaire apte au front par la commission de réforme de Chartres du 5 août 1918 pour « limitation des mouvements d’extension du coude gauche suite de rétractation tendineuse, paralysie incomplète du radial ». Il est mis en congé illimité de démobilisation 6ème échelon le 4 avril 1919.

Ce que ne précise pas sa fiche militaire, je l’ai trouvé dans les Journaux de Marche et Opérations sur le site Mémoire des Hommes. Mon grand-père a participé à la bataille de la Somme qui se prépare dès le 14 septembre 1916 au camp 55, dans les bois, près de Cérizy-Gailly. Le 18, on conduit les hommes du 19ème bataillon de chasseurs à pied, en auto, à Suzanne, où ils débarquent dans l’eau et la boue. Le soir, en passant par Curlu, ils gagnent les carrières de Tatoï, au nord de Hem. Puis dans la nuit du 20 au 21, ils entrent en ligne à Bouchavesnes et la ferme de Bois Labbé. Sur ce champ de bataille, les mouvements sont rendus difficiles par la pluie, la boue, l’état des sols. En outre, l’ennemi possède d’excellents observatoires au mont Saint-Quentin, ce qui limite les mouvements, car les chemins sont constamment battus par le canon ennemi jusqu’à des distances considérables du front de combat. Après quelques jours en 2ème ligne à la tranchée de Hanovre, le 19ème bataillon revient à Bouchavesnes-Bois Labbé dans la nuit du 27 au 28. La carrière de Bouchavesnes, P.C. du bataillon et centre des réserves, est un nid à obus. C’est là que mon grand-père a été blessé.
 
Mon grand-père en tenue de chasseur à pied

Le 19 juillet 1919, la guerre finie, André Léon MOUTON épouse Henriette Marie Châtelain, couturière, et le 3 novembre de la même année (c’est un peu court, comme période de gestation, il me semble) sa femme accouche (prématurément) de deux enfants (jumeaux) : Argentine Anna (ma tante et marraine) et Marcel André (mon père). A ce propos, je viens d’apprendre récemment par la télévision que le premier né des jumeaux n’est pas, contrairement à ce que l'on croit, l’aîné, mais le puîné, car l'aîné, ayant été conçu en premier, est au fond de l’utérus. Ainsi, mon père, né après sa sœur, était sans doute l’aîné. Il ne s’en doutait pas.

Ce que j’ignore aussi, c’est où et comment mon grand-père a rencontré ma grand-mère. A la faveur de la guerre, je suppose. Après la bataille de la Somme, au cours de laquelle il a été blessé, il a été hospitalisé. En fonction des places dans les hôpitaux, on a très bien pu l’envoyer dans la Marne. Or, ma grand-mère est champenoise… Mais comment retrouver ces détails ? Je vais tenter d’écrire au service des archives médicales et hospitalières des armées (SAMHA) à Limoges.

Finalement, mon grand-père a eu de la chance. Il a échappé (presque) indemne au grand carnage de la guerre de 14-18. Hélas, il est décédé d’un cancer le 13 août 1938 à Noisy le Grand. Il n’avait que 42 ans…





jeudi 30 octobre 2014

Une photo de famille

J’ai trouvé dans mes archives une photo datée de 1920, que j’aime tout particulièrement.



Cette photo a été prise, apparemment, dans le jardin familial. A l’époque, mes grands-parents et mes arrière-grands-parents vivaient ensemble dans une grande maison au 28, rue de la Prévoyance à Noisy-le-Grand (autrefois Seine-et-Oise, maintenant Seine-Saint-Denis et peut-être dans un avenir proche PARIS !). C’est mon arrière-grand-père qui avait construit la maison (avec l'aide d'amis, je suppose). En effet, il était mâçon.
Cette maison, j’en ai retrouvé la description, datée du samedi 31 octobre 1931, dans un cahier d’écolier de mon père, qui avait 12 ans. C’est assez émouvant. Le sujet de la rédaction était : « Il y a chez vous une pièce que vous préférez aux autres. Décrivez-la. Vous vous y tenez de préférence : pourquoi ? ». Mon père a écrit :
« En entrant dans la rue de la Prévoyance à partir de la route nationale, à notre droite c’est l’usine de caoutchouc, à la gauche une ferme puis une maison avec une grille cachée par la vigne vierge. Cette maison assez grande est celle de mes parents et grands-parents. Elle est composée de huit grandes pièces. Elle est en parpaings et recouverte de tuiles.
Les huit pièces de la maison ne sont pas toutes à mes parents, qui n’ont que les quatre du premier étage. Les quatre du rez-de-chaussée appartiennent à mes grands-parents. De nos quatre pièces, je préfère la salle à manger orientée au soleil levant.
Elle est tapissée d’un papier dont le dessin est composé de fruits variés. J’aime à y prendre les repas, au soleil, l’été, la fenêtre ouverte, respirant l’air pur du dehors. La salle à manger est vraiment la pièce que je préfère : embaumée aux heures des repas par des mets odorants ».
Mais revenons à ma photo. On avait sorti, pour la circonstance, un canapé qu’on a placé devant le mur. On aperçoit sur le sol quelques plantes et un arrosoir en fer-blanc. 
Assise sur ce canapé, à gauche, c’est mon arrière-grand-mère Henriette Anna Garnier, 46 ans, (avec un sourire rayonnant), tenant dans ses bras, en robe de baptême, le petit Marcel André Mouton, mon père, 9 mois. Elle porte une jolie robe noire (elle était une habile couturière) avec des chaussures blanches à lacets qui m’étonnent. C’était une femme pratique, elle avait dû choisir le confort. À droite, sur le canapé, est assise ma grand-mère Henriette Marie Châtelain, 24 ans, élégante dans sa longue robe noire (elle était couturière elle aussi) avec des chaussures noires assorties. Elle tient dans ses bras sa fille Argentine Anna, 9 mois, également en robe blanche, plus menue que son frère jumeau. L’expression sur le visage de ma grand-mère est ambiguë, le léger sourire retenu.
Debout derrière elles, de gauche à droite, on voit mon arrière-grand-père Marie Nicolas Mouton (dit Léon), 50 ans, qui arbore un air satisfait derrière sa grosse moustache, puis Pierre Châtelain, 14 ans, le jeune frère de ma grand-mère, et André Léon Mouton, 24 ans, mon grand-père. Le jeune papa ne sourit pas. La naissance de jumeaux (prématurés) avait dû être un choc pour les parents. Il n'y avait pas de couveuses à l'époque. Les bébés étaient si petits que le docteur, venu à la maison pour l’accouchement, avait déclaré à la mère :
- Vous ne les élèverez pas.
Mais la grand-mère des jumeaux ne le voyait pas de cet œil. Elle a rétorqué :
- Comment ça ? Mais si, on les élèvera !
Ce « on » signifiait qu’elle prenait sa part dans le pari. Et en effet, la grand-mère Anna, qui habitait avec son mari dans la même maison que le jeune couple, et qui n’avait encore que 46 ans, a secondé sa bru, un peu débordée par les deux enfants, et s’est attachée aux petits. Ma grand-mère Henriette, qui rêvait d’avoir une fille, était comblée avec sa petite Argentine. Alors, mon arrière-grand-mère Anna, de son côté, s’est consacrée au petit garçon. Mon père est devenu un peu son « chouchou ». Elle l’emmenait promener avec elle dans la famille à Pontault-Combault ou à Provins. Comme mon père montrait de l’intérêt pour la musique, elle lui a payé un violon et des cours de violon. Sa sœur Argentine était douce et timide, toujours « dans les jupes » de sa maman. La musique ne l’intéressait pas spécialement. Elle préférait la cuisine et la couture.
Cependant, les jumeaux fragiles ont atteint tous les deux l’âge adulte, et fondé une famille, grâce à l’énergie de mon arrière-grand-mère Anna ! Ma tante Argentine, malheureusement, est décédée d’une leucémie à l’âge de 38 ans, en laissant trois jeunes enfants, mais mon père a vécu jusqu’à 91 ans !

jeudi 23 octobre 2014

Histoire de la Madelon

La chanson "Quand Madelon", version anglaise

Tout le monde connaît cette chanson. Mon père la chantait. Je viens d’en découvrir l’origine par hasard en regardant dans le guide du Routard « Banlieues de Paris » à la ville de Fontenay-sous-Bois (Val de Marne).

Cette célèbre Madelon, serveuse dans une taverne, possède une singulière histoire. La chanson fut créée en 1914 par le chanteur Bach (Charles-Joseph Pasquier) au café-concert l’Eldorado à Paris. Les paroles de la chanson sont de Louis Bousquet (1870-1941), et la musique de Camille Robert  (1872-1957).




Camille Robert 1932, par Agence de presse Mondial Photo-Presse (BnF)


En 1913, Bach passe commande au compositeur et au parolier « d’une chanson cocardière renouvelée », mais la chanson rencontre peu de succès lors de sa création. En août 1914, Sioul, un soldat qui était présent à la création de Quand Madelon... à l’Eldorado, mobilisé comme artilleur et cantonné à l’école Jules-Ferry de Fontenay-sous-Bois, chante cette chanson à ses camarades. Celle-ci obtient un véritable succès. Les canonniers la diffusent. Les paroles se refilent de garnison en garnison pour donner du courage aux hommes partant au combat. Le chant est fréquemment interprété par des comiques troupiers, très prisés durant la Première Guerre Mondiale, les Tourlourous. La musique de la chanson est une marche de fanfare, sur laquelle Louis Bousquet écrivit un texte gai. « La Madelon » devient rapidement un chant militaire.

Paroles
Pour le repos, le plaisir du militaire,
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
« Aux Tourlourous » c'est le nom du cabaret.
La servante est jeune et gentille,
Légère comme un papillon.
Comme son vin son œil pétille,
Nous l'appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
Ce n'est que Madelon mais pour nous c'est l'amour

Refrain :
Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n'est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c'est tout le mal qu'elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

Nous avons tous au pays une payse
Qui nous attend et que l'on épousera
Mais elle est loin, bien trop loin pour qu'on lui dise
Ce qu'on fera quand la classe rentrera
En comptant les jours on soupire
Et quand le temps nous semble long
Tout ce qu'on ne peut pas lui dire
On va le dire à Madelon
On l'embrasse dans les coins. Elle dit « veux-tu finir… »
On s'figure que c'est l'autre, ça nous fait bien plaisir.

Refrain

Un caporal en képi de fantaisie
S'en fut trouver Madelon un beau matin
Et, fou d'amour, lui dit qu'elle était jolie
Et qu'il venait pour lui demander sa main
La Madelon, pas bête, en somme,
Lui répondit en souriant :
Et pourquoi prendrais-je un seul homme
Quand j'aime tout un régiment ?
Tes amis vont venir. Tu n'auras pas ma main
J'en ai bien trop besoin pour leur verser du vin

Refrain


Le sujet traité, la misère sexuelle du soldat, son sentiment de séparation, et les remèdes proposés, le vin et la servante peu farouche, n’ont rien pour surprendre. Au fond, tout est dit dans le refrain, dont les strophes ne sont qu’une illustration, le texte en son entier n’étant à son tour qu’une illustration d’une musique destinée à rendre supportable la situation du soldat. La femme n'a aucune individualité morale ou physique, puisqu'on « s'figure que c’est l'autre » quand on la touche. Le décor esquissé (à deux pas de la forêt) évoque les sorties du dimanche pour les citadins et rappelle ce « pays » où attend « une payse » qui « nous épousera ». La France de ce texte est bien celle du xixe siècle finissant, un pays qui reste peu urbanisé. L'ambiance générale, une France rurale et provinciale, un antiféminisme instinctif, des amours passagères avant un mariage peut-être arrangé, le vin et une sociabilité masculine de taverne, permettent de comprendre la ténacité de l'armée française durant la Première Guerre mondiale. (d’après Wikipedia)

En 1921, une plaque est apposée sur la façade de l’école de Fontenay-sous-Bois, indiquant : « La Madelon est partie d’ici en août 1914 pour faire le tour du monde ». Depuis lors, la commune de Fontenay-sous-Bois organise chaque année au printemps les fêtes de la Madelon. L’élection de la Madelon a lieu en mars, mais les fêtes s’étalent sur une semaine et deux week-ends fin mai-début juin.